
Lorsque j’ai décidé d’écrire un article sur Trouble dans le genre la semaine dernière, c’était pour dire à quel point ce livre m’avait laissée perplexe. C’était aussi pour tenter de
« vulgariser » quelques idées des féministes américain-e-s, sur les questions de genre et de sexualité.
Alors que je reprochais à l’auteure du livre son côté obscur, plusieurs personnes de mon entourage m’ont fait comprendre délicatement que mon article n’était pas non
plus particulièrement clair. Je vais donc essayer d’expliquer, non pas ce qu’il y avait dans ce livre, car je ne l’ai pas fini et pas vraiment compris ! Mais ce que pensais y trouver, compte tenu
de ce que j’avais pu lire et entendre, dans divers cours, séminaires et discussions.
Avant toute chose, je crois que les idées que je cherchais à expliquer nécessitent un vocabulaire, et un « bagage argumentatif » un peu costauds, étant
donné qu’elles ne sont pas courantes. On peut donc faire un effort de pédagogie, mais il y aura toujours des termes comme « genre », ou « déconstruire », dont on ne peut pas
faire l’économie. Allons-y, maintenant.
L’idée essentielle des féministes américain-e-s, c’est que le genre est construit socialement. Le genre : masculin versus féminin. Vous m’arrêtez si vous ne
comprenez pas, n’est-ce pas ? Les commentaires sont faits pour ça.
« Le genre est construit socialement », ça veut dire qu’il y a plein de « qualités », ou de comportements qu’on a tendance à naturaliser – à
attribuer à la biologie, aux gènes, à la nature…- alors qu’ils sont plutôt fabriqués et entretenus par la société. Des exemples : « les femmes sont sensibles » ; « les
hommes sont infidèles » ; « les femmes n’ont pas le sens de l’orientation » ; « les hommes ont le sens du pouvoir » ; « les femmes ont le sentiment
maternel » ; « les hommes ont des besoins sexuels irrépressibles »…
Il y a donc tout un travail de recherche, et d’écriture, qui consiste à montrer comment l’éducation, mais aussi les jouets, les images véhiculées par les médias, la
représentation des hommes et des femmes dans la société… Contribuent à fabriquer les femmes d’une certaine façon, et les hommes d’une certaine façon.

Naturellement, dans cette démarche qui consiste à montrer « comment les choses sont construites », il y a aussi l’idée de les « déconstruire »,
c'est-à-dire de permettre aux hommes comme aux femmes d’exister en dehors des stéréotypes sexués. Pour reprendre les clichés mentionnés ci-dessus, permettre aux hommes d’exprimer leur
sensibilité, aux femmes leur envie de se faire une place en politique… En bref, d’offrir de nouveaux espaces d’existence pour les uns et les autres : vivent les hommes qui pleurent et les
femmes qui aiment se servir de la tronçonneuse ! Il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit à quiconque, juste d’élargir le champ des possibles. Avoir plus de droits, même s’ils sont
« implicites », c’est toujours mieux.
Au-delà de cette argumentation de la « construction sociale du genre », il y a, pour certain-e-s auteur-e-s, l’affirmation de la « construction sociale
du sexe ». Ces auteur-e-s ne considèrent pas seulement que les façons d’être sont construites, mais même que le sexe biologique serait construit ! Pour eux/elles, on se tromperait en
affirmant qu’il y a d’un côté des personnes de sexe féminin, et d’un autre des personnes de sexe masculin. De même qu’on se trompait lorsqu’on affirmait qu’il y avait plusieurs races humaines,
les Noirs, les Blancs, les Jaunes et les Rouges.
Je vous imagine déjà réagir "Quelle ineptie! Sur quoi peut-on s'appuyer pour affirmer une chose pareille?". Sur un certain nombre de réalités biologiques. Qui
montrent que quel que soit le critère de définition du sexe, un certain nombre de gens échappent à la classification binaire. Si on choisit la génétique, on se rend compte qu’en plus des
traditionnels caryotypes XX et XY, il y en a une pléthore d’autres, X, XXX, XXY… Et qu’une quantité non négligeable de gens portent ces caryotypes. Si on choisit les hormones, on se rend compte
qu'il n'y a pas non plus de configurations hormonales qui définissent seulement les femmes et toutes les femmes, et de même pour les hommes. Et si on choisit l’aspect des organes génitaux, là non
plus. Je mentionnais dans mon précédent article les opérations systématiques qu'on fait subir aux bébés à la naissance, lorsque que le zizi est un peu trop long pour être une fille et un peu trop
court pour être un garçon… On arrange un peu la réalité pour que le bébé puisse rentrer dans l’une ou l’autre des catégories (j’avoue ne pas connaître les détails techniques sur le sujet).
Les revendications de certains intersexués (ceux qui n’ont pas été opérés à la naissance, et ont pu se politiser), c’est de dire « je ne veux pas qu’on me mette
dans la case fille ou dans la case garçon, fichez-moi la paix, je suis comme je suis ». Pour ces gens-là, c’est une erreur de dire que telle personne est un homme et telle personne une
femme. Il n’y aurait pas des sexes binaires, homme versus femme, mais plutôt continus; pour chaque typologie comme les hormones, ou l'aspect des organes génitaux, on serait plus ou moins femme ou
homme, mais seulement plus ou moins, jamais totalement… Et donc, dans cette perspective, ça n’aurait absolument pas de sens de dire « untel est hétérosexuel », « unetelle est
homosexuelle », parce que les catégories "homme" et "femme" n'existeraient plus!
La question que pose Butler au début de son livre (je ne sais pas si elle y répond, car j’ai jeté l’éponge, et le livre aussi, avant d’avoir une réponse) est la
suivante. Pour améliorer la société, est-ce qu’il vaut mieux dire « les femmes sont battues par les hommes » ; « les femmes sont moins bien payées que les hommes »…, et
se battre pour que cela change, ou bien « la notion de sexe n’est pas pertinente ; nous sommes tous des personnes », et se battre pour faire disparaître l’existence même de la
polarité masculin/féminin ? Dans cette perspective, j’imagine que les profs, les parents… la société en général se comporterait pareil avec tous les enfants, et que petit à petit on aurait
une société avec d’infinies variations dans la sensibilité, les goûts vestimentaires, les comportements… Et leurs configurations. Il n'y aurait plus de femmes battues, et de femmes moins bien
payées, parce qu'il n'y aurait plus de femmes du tout. Ni d'hommes, d'ailleurs. Seulement une population de personnes uniques dans leur façon d'être et de vivre avec les autres.
J’espère que cet article est plus clair que le précédent, et qu’il vous permettra de retourner voir l’ancien plus sereinement. Pour moi, ces problématiques soulèvent
beaucoup de questions théoriques et concrètes, psychologiques et politiques...
Vous me ferez des retours ?