Mardi 8 avril 2008
Bonjour.

Je ne suis pas précisément en grande forme, c'est comme avant chaque période de vacances, bonjour le torticolis, revoici le mal de gorge et les poches sous les yeux... La fatigue, la lassitude... La vaisselle qui s'accumule, les papiers et les livres qui dégoulinent depuis le bureau dans tout l'appartement... J'ai aussi amorcé la création d'une section syndicale dans mon lycée, et pour le moment, je suis accablée par le volume des papiers que je devrais lire pour me tenir au courant de l'actualité militante... Qui a dit que les profs étaient des privilégiés?

Mais comme je sais que vous visitez régulièrement ce blog, je vous propose un article que je viens d'écrire pour la rubrique "Ecologie" du Rouge et Vert (le journal des Alternatifs).

Les végés n'y apprendront peut-être pas grand chose, quoique, les autres seront peut-être époustouflés par la force des chiffres... En tout cas, vous pouvez commenter, et faire circuler!

Le voici:

Pour préserver nos ressources, il faut manger… Moins bête !



 

 

La question de l’impact des différents modes d’alimentation sur l’environnement a déjà été soulevée au sein des Alternatifs, en particulier en préparation de l’Université d’Eté 2007. Mais jamais, jusqu’ici, les éléments objectifs du problème, en termes de consommation d’eau, d’émissions de gaz à effet de serre… N’ont été vraiment mis à plat, en des termes chiffrés et explicatifs. C’est donc l’objet de cet article : donner aux lecteurs/trices des éléments pour leur permettre ensuite d’opérer un choix éclairé.

 

Dans les milieux alternatifs, et même dans la société en général, l’idée qu’il vaut mieux consommer de la nourriture locale que de la nourriture qui a voyagé en camion à travers l’Europe est une idée assez bien acquise (on s’en rend compte avec le grand engouement actuel des médias pour les AMAP). Les raisons de cette préférence pour une consommation alimentaire locale sont liées à l’impact du transport sur le climat, mais aussi au fait que la nourriture locale provient souvent de plus petites structures, plus respectueuses des conditions de travail et de l’environnement.

 

Cette préférence pour le local, si elle est tout à fait fondée, n’en oublie pas moins une réflexion sur le mode d’alimentation : plus ou moins végétal, plus ou moins animal. Lorsqu’on consomme des légumes, ou des céréales, on consomme des aliments directement produits par la terre. Leur provenance est donc un indicateur précieux pour savoir ce que leur production a nécessité comme intrants chimiques, comme apport en eau, mais aussi quelle quantité de gaz à effet de serre elle a générés. Mais lorsqu’on mange de la viande, par exemple de la viande française, on ne pense pas nécessairement que pour produire 1kg de viande, il a fallu au préalable produire 10kg de céréales (ou légumineuses), pour nourrir l’animal dont on mange la chair[1]. D’une manière générale, les pays du Nord prélèvent ces céréales dans la production agricole des pays du Sud. Ainsi, les Européens importent par exemple 75% des protéines végétales qu’ils donnent à consommer à leurs bovins, du soja essentiellement, qui provient en grande partie de l’Argentine et du Brésil [2]. Donc, lorsqu’on consomme 1 kg de viande (même « locale »), on consomme indirectement 10 kg de protéines végétales importées. On ne consomme donc pas du tout local !

 

Si on souhaite rompre avec une tradition néocoloniale de ponction des ressources du Sud au profit du Nord, il est donc nécessaire de revoir notre consommation alimentaire, qui repose sur des rapports asymétriques entre les deux hémisphères. Notre mode alimentaire n’est pas généralisable à la planète, puisque pour que tout le monde consomme autant de protéines animales que les Français, il faudrait l’équivalent de 2,3 planètes en surface agricole [3] !

 

Considérons maintenant la question du réchauffement climatique. Un rapport produit par la FAO en novembre 2006 indique qu’au niveau mondial, l’élevage émet plus de gaz à effet de serre que le secteur des transports[4] ! Comment expliquer ce résultat qui perturbe nos idées intuitives, et tout le discours ambiant sur le sujet ? Premièrement, la nécessité de produire d’abord la nourriture pour les animaux pour pouvoir consommer ensuite leur chair, explique que l’élevage soit responsable de plus d’émissions de CO2 (dioxyde de carbone) que la production agricole végétale, par kg de nourriture produite. Mais ce qui explique principalement ce résultat, c’est la forte responsabilité de l’élevage pour les émissions de deux autres gaz à effet de serre, qui ont un potentiel de réchauffement bien plus important que le CO: le méthane (CH4), et le protoxyde d’azote (N2O). Cela signifie que lâchés dans l’atmosphère, ces gaz ne réchauffent pas également la planète. Ainsi, dans les années qui suivent sa production, 1 kg de méthane équivaut à 62 kg de dioxyde de carbone. 1kg de protoxyde d’azote équivaut à 110 kg de dioxyde de carbone ! Sur terre, ces gaz sont produits en grande partie par l’élevage : à 37% pour le méthane (fermentations dans les systèmes digestifs des bovins ; lisiers), et à 65% pour le protoxyde d’azote (engrais ; rejets organiques de l’élevage).

 

Ce bilan de l’effet de l’élevage sur le climat serait incomplet si on ne mentionnait pas le lien entre élevage et déforestation. L’un des motifs principaux de la déforestation en Amazonie est la volonté d’accroître les pâturages pour les bovins, qui a permis au Brésil, de devenir un premier exportateur de viande de bœuf indépassable : il exporte davantage que les deuxième et troisième exportateurs réunis, et ces exportations se font principalement en Europe[5]. D’après la FAO, l’explosion de l’élevage extensif en Amérique du Sud constitue une grave menace pour la biodiversité animale et végétale [6].

 

Voyons maintenant ce qui se passe du côté de la consommation d’eau. Les recommandations des programmes estampillés « développement durable », dans les écoles notamment, insistent souvent sur la nécessité d’économiser l’eau à la maison, de fermer le robinet quand on se brosse les dents ; de prendre une douche plutôt qu’un bain… Il s’agit d’une vision des choses étrangement borgne, puisqu’elle semble ignorer que la consommation d’eau, en France par exemple, provient seulement à 5% du secteur domestique, et à plus de 70% du secteur agricole[7] ! Comme pour les émissions de gaz à effet de serre, au sein de l’agriculture, cette consommation est en grande partie le fait de l’élevage. Ainsi, une plaquette présentée au 3ème Forum Mondial sur l’Eau, tenu au Japon en 2003, nous apprend que si le coût en eau d’un menu européen classique est de 12 030 L.[8], celui d’un menu végétarien est de 5 370 L. ! C'est-à-dire qu’entre les deux, la différence équivaut à presque 7 000 L. A titre de comparaison, une baignoire bien remplie contient 200 L. d’eau. En ne mangeant végétarien qu’à un seul repas, on économise indirectement l’équivalent de 35 bains !

 

De ces faits quantifiés et frappants, je crois qu’il faut tirer des conséquences. Tout d’abord, quoi qu’on pense du respect dû aux animaux, quelle que soit notre conception « éthique » de l’alimentation, il faut revoir notre conception de ce qu’est un repas « normal ». De même qu’on n’accepterait pas que chaque personne en France possède un 4x4, parce que c’est un comportement qui n’est pas généralisable à la planète, on ne peut pas plus continuer à croire que manger de la viande à tous les repas, c’est un comportement « normal ». Bien entendu, se nourrir est une activité très intime, qui mobilise nos habitudes, notre éducation, nos réflexes, et il n’est jamais facile de changer un comportement tellement ancré. Mais de même qu’on peut remettre en question le fait d’avoir une voiture, ou le fait, si on est un homme, de faire laver et repasser ses vêtements par sa femme, parce qu’on a réfléchi à ce que cela implique et qu’on ne l’accepte plus, on peut essayer de faire bouger ses habitudes alimentaires, vers moins d’animal, plus de végétal, et il s’avèrera sûrement qu’on trouvera cela très agréable !

 

Ensuite, quelles mesures proposer au niveau militant, politique, éducatif ? D’abord, en tant que groupe « rouge et vert », je crois que nous devons donner l’exemple par des pratiques vertueuses, présenter une certaine cohérence entre nos principes et nos modes de vie. Lors des rencontres alternatives, lors de l’Université d’Eté, ouvrir un espace à un autre mode d’alimentation, montrer que le sandwiche au saucisson n’est pas la seule manière de se nourrir. Au niveau politique, je crois qu’il faut revendiquer qu’un choix existe dans les lieux de restauration collective, que manger végétarien ne signifie pas se résoudre au riz blanc ou aux haricots verts ramollis. Mais qu’on puisse choisir entre un menu classique et un menu végétarien, savoureux, consistant, équilibré. C’est ainsi que le choix végétarien, pour un repas par semaine, ou par jour, ou pour toujours, sera facilité, et plaisant. Au niveau éducatif, il me semble que les principes diététiques enseignés dans les programmes scolaires doivent être revus, au regard des nouvelles avancées scientifiques. Non, on n’a pas besoin de manger de la viande ou du poisson à tous les repas, ni du lait d’ailleurs.

 

Ce ne sont que des pistes, qui demandent à être discutées, approfondies… Si le sujet entre davantage dans le débat public, je suis certaine que d’autres pistes pourront être proposées. Ce qui me semble essentiel aujourd’hui, c’est que l’information circule à ce sujet, car il s’agit d’une question encore trop ignorée, et largement taboue en France.

 

Pour avoir des informations diététiques et sur l’environnement, mais aussi des recettes :

www.vegetarisme.fr

Pétition pour la présence de menus végétariens en collectivité :

www.vegetarisme.fr/Asso/Actions/index.php?p=Petition.php

Pour débattre avec des végétariens (ou non) sur la question du végétarisme :

www.vegeweb.org

 

 

 

Le point de vue diététique

 

Dans les pays développés, les modes d’alimentation ont fortement évolué après la Seconde Guerre mondiale : la viande, qui était un plat d’exception, pour le dimanche et les jours de fête, est devenue la règle. Le discours diététique s’est adapté en conséquence : on a beaucoup dit que la viande était la seule source de protéines et de fer, et donc, qu’il était nécessaire d’en manger à tous les repas. On sait aujourd’hui que le régime végétarien apporte tous les éléments dont le corps a besoin (l’association céréales-légumineuses permettant de synthétiser toutes les protéines nécessaires, le fer étant présent dans de nombreux aliments). On sait aussi que l’excès de viande, notamment de viande rouge, et de charcuterie, augmente le risque de cancer, comme celui de l’estomac, et de l’intestin, ainsi que celui des maladies cardio-vasculaires. Diminuer sa consommation de protéines animales, cela est non seulement possible, mais en plus, bénéfique pour la santé.

(voir par exemple le dernier numéro de Sciences et Avenir, mais aussi la position de l’Association Américaine de Diététique, sur le site www.eatright.org)

 



[1] Il s’agit d’une moyenne, pour les élevages intensifs des pays industrialisés. Source : CRDP de Montpellier.

[2] Source : La Décroissance n°24, article de Marion Balestrat.

[3] Source : calculs d’empreinte écologique alimentaire.

[4] Source : http://www.fao.org/newsroom/fr/news/2006/1000448/index.html. On peut y consulter le rapport en ligne.

[5] Source : rapport des Amis de la Terre, Brésil.

[7] Source : Hoekstra AY et Chapagain AK, Water footprints of nations : water used by people as a function of their consumption pattern. Water Resource management, Springer Science and Business Media, 2007.

[8] Ce « coût en eau » prend en considération toutes les étapes de la production de la viande : production de la nourriture pour les animaux ; élevage des animaux ; abattoirs…

 

Au fait: si vous voulez découvrir le Rouge et Vert, on peut le lire en ligne, ici.

par Elodie Vieille Blanchard publié dans : Vive la vie veg
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