Mardi 31 juillet 2007
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Lorsque je n’y pensais pas trop, j’étais naturellement abolitionniste, sans le savoir. Je me disais que la prostitution, c’était une souffrance pour les prostituées, que bien souvent, elles se retrouvaient à faire cette activité parce qu’elles étaient vraiment dans une dèche horrible ; et même, je me disais quand même qu’il fallait avoir un rapport assez bizarre à son corps pour accepter de se prostituer plutôt que d’être caissière au Franprix, même si j’imaginais bien que le travail au Franprix devait être assez désagréable, ennuyeux, mal payé…

 

Au printemps dernier, ma copine Marie, qui écrivait son mémoire de droit sur la prostitution, m’a parlé de la « marche de la fierté pute », qu’elle avait connue par quelqu’un qui y participait. Elle était devenue « réglementariste ». C'est-à-dire qu’elle demandait, si des gens choisissent d’être prostitué-e-s, pourquoi est-ce qu’on les réprimerait (position prohibitionniste) ? Pourquoi est-ce qu’on pénaliserait leurs clients, les privant ainsi de leur activité (position abolitionniste) ? Je me rappelle aussi qu’elle avait émis cette idée que j’avais déjà entendue à la radio de la part de prostitué-e-s qui s’assument, qu’il n’est pas pire d’utiliser son vagin comme instrument de travail, que ses mains, comme le font la plupart des ouvriers.

 

Ca me semblait quand même un peu bizarre. D’abord parce que moi, même si je n’aime pas trop serrer la main ou faire la bise à telle personne qui me débecte, je trouve quand même ça moins lourd de conséquence que de coucher avec cette personne ! Et puis parce que je crois que dans le fond, ce qui me dérange dans cette histoire de prostitution, qui est quand même en grande majorité tournée vers les hommes –que les prostitué-e-s soient des femmes, des hommes, ou des travestis-, c’est le rapport asymétrique qui existe entre l’homme consommateur, qui donne son fric, et la prostituée qui reçoit le fric et propose ses services corporels. Comme si le désir était exclusivement masculin, de même que le fric. La femme, elle, aurait pour elle ses charmes, dont elle pourrait user. Je me disais aussi, dans une société suffisamment libérée, pourquoi chacun-e ne trouverait-elle/il pas un-e partenaire consentant-e et motivé-e, pourquoi faudrait-il que certaines personnes aient recours à la prostitution ?

 

Il y a quand même une catégorie de personnes pour lesquelles je comprenais le recours à la prostitution (hommes et femmes) : les handicapé-e-s. Je comprenais vraiment que ce soit vraiment dur, pour beaucoup de gens, de se dire « je n’aurai peut-être jamais de relation sexuelle de ma vie, à cause de mon handicap » (c’est d’ailleurs le discours d’un jeune homme dans un petit film documentaire qui vient de sortir, réalisé par l’Association Française contre les Myopthies, et qu’on peut voir gratuitement sur Internet, « L’amour pour tous »: www.afm-france.org/e_upload/div/
amourpourtous.wmv ). Il me semble aussi assez évident que des personnes qui n’ont pas l’usage de leurs mains et ne peuvent pas se masturber seules, ont le droit d’être aidées. J'avais lu le témoignage d'une "assistante sexuelle" néerlandaise sur Internet, qui parlait de son travail auprès de personnes handicapées, et j'avais été touchée par la générosité de sa démarche. A mes élèves ados handicapés, je souhaite de pouvoir vivre beaucoup de choses dans leur vie, comme à nous tous. Je ne leur souhaite pas d’avoir, en plus de leurs difficultés physiques données au départ, de la frustration, du désespoir (enfin, ils en auront sans doute comme chacun de nous, mais autant qu’ils/elles en aient moins que plus).


[Note de relecture: à part pour la masturbation, ce que j'ai écrit est discriminant pour les handicapé-e-s. Dans un monde "évolué" comme celui auquel j'aspire, il n'y a aucune raison pour qu'ils demeurent dans l'isolement et la frustration. Mais dans le monde imparfait dans lequel nous sommes, ce qui suit reste valide]

 

Donc, ça ne me semble pas super d’être prostituée, je ne crois pas que j’aurais tellement envie de le faire, et je pense que c’est bien que l’Etat s’attelle autant que possible à démanteler les réseaux d’esclavage qui maintiennent des personnes dans une existence sordide dont elles ne veulent pas (qu’il s’agisse de prostitution, d’esclavage domestique, ou autre). Je pense que dans la société actuelle où il y a encore beaucoup de gens qui font ce métier par obligation, il faut permettre autant que possible aux prostitué-e-s qui le souhaitent de se reconvertir, de sortir de la drogue si ils/elles en dépendent… Ce n’est sûrement pas avec des méthodes répressives type « loi sur la sécurité intérieure » de Sarkozy qu’on va aider ces personnes-là. Mais pour celles/ceux qui veulent faire ce travail, et il y en a (j’ai lu la semaine dernière le manifeste Fières d’être putes de Maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser et ce livre m’a pas mal remué la tête), pourquoi les en empêcher ? Pourquoi décider a priori que c’est une activité « contraire à la dignité humaine » ? Au contraire, il faut permettre à celles/ceux qui veulent faire ce travail, de l’exercer dans des bonnes conditions, avec une protection sociale, et tout le reste.

 

Là comme ailleurs, il y a le problème de la dichotomie entre « la société idéale » à laquelle on aspire, et les mesures qu’on prend aujourd’hui. Pour moi, dans la société idéale, la prostitution ne serait peut-être pas une nécessité. Mais dans cette société idéale, il n’y aurait pas non plus d’esclavage des animaux pour leur chair. En attendant, je suis pour qu’on montre la réalité des abattoirs aux gens, qu’on propose systématiquement dans les collectivités des menus végétariens à côté des menus carnés. Et dans le domaine de la prostitution, je suis pour qu’on protège les gens de l’esclavage par les autres. Mais qu’on permette à ceux/celles qui choisissent une activité de la pratiquer sans se cacher et sans être rejetés, considéré-e-s comme la souillure de la société, poursuivi-e-s par la justice…

 

Voilà ! A bientôt pour de nouvelles aventures !

P.S. La personne qui devine où la photo ci-dessus a été prise, recevra au choix un verre de bière des faucheurs d'OGM, ou une tartine de sojami aux algues.

 

P.P.S. IMPORTANT (octobre 2008): Après des discussions et une réflexion plus poussées sur les questions de prostitution, sur la base d'une information plus précise, je suis (re)devenue abolitionniste. Il faudra que j'explique pourquoi, prochainement, à l'occasion d'un nouvel article!

 

par Elodie Vieille Blanchard publié dans : Genre, amour et sexualité
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