Article dédié à Anne V. et à Roland M.
Ce refrain, je l’entends dès que je propose que quelque part, à un moment donné, le menu soit végétarien.
Une fois, l’automne dernier, je discutais à la cantine de mon lycée avec une prof d’histoire-géo. Je lui parlais des conséquences de la consommation hyper carnée de nos pays occidentaux sur la planète, les 4000L d’eau du steak, le kilo de viande de veau qui fait pareil au climat que 220 km en voiture, les végétariens qui utilisent 7 fois moins de surfaces agricoles que les autres pour produire leur nourriture, bref, le blabla habituel qui parle de lui-même. Une prof d’histoire-géo, quand même. Je lui disais tiens, ça me semblerait bien qu’à côté du vendredi poisson, il puisse y avoir le jeudi végétarien, pourquoi pas ? Avec un steak de soja à la place du morceau d’animal, pas dur à préparer, et ça montrerait aux élèves qu’il n’y a pas une unique façon d’organiser un repas. Que m’a-t-elle répondu ? Mais on ne va quand même pas obliger ces pauvres élèves, qui de plus sont handicapés, à manger végétarien !
Cet été, en prévision de l’Université d’Eté des Alternatifs, j’ai essayé d’introduire cette idée, aussi : nous revendiquons la nécessité d’agir urgemment face à la crise écologique, alors, nous ne pouvons pas continuer à nous conduire comme si le changement climatique, et l’épuisement des ressources n’étaient que de vagues menaces risquant de nous affecter dans un futur lointain. Nos pratiques doivent être cohérentes avec notre discours. Là, j’ai sorti la conclusion du rapport de la FAO de novembre 2006, à savoir, que l’élevage est le secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre au niveau mondial. J’ai proposé que les repas du soir soient végétariens. Il y a eu beaucoup de réponses enthousiastes, mais finalement ça ne va pas se faire, et pourquoi ? Parce qu’on ne va pas obliger les participants de l’Université à manger végétarien !
A ce refrain, une première remarque. Lorsqu’il n’y a qu’un seul menu, par définition, on oblige les gens à le manger (ou en tout cas à ne rien manger qui n’y soit pas, sauf s’ils apportent leur propre nourriture). Est-ce mieux, pour la liberté de la personne consommatrice, comme on le fait partout, dans mon lycée par exemple, d’obliger les gens à manger de la viande et des produits animaux tout le temps, que de les obliger à manger un repas végétarien ? Moi qui suis quasi-végétalienne, je perçois comme très choquantes les incantations des programmes scolaires à manger de la viande ou du poisson à tous les repas, et aussi des produits laitiers. On dit aux jeunes qu’ils vont tomber d’inanition s’ils ne se nourrissent pas comme ça. Une fois, alors que je répondais à une question de mes élèves de cinquième « non, je ne mange pas de viande, je suis végétarienne », mon élève Louis s'est exclamé « mais non, ce n’est pas possible, quand on ne mange pas de viande, on est tout dévitalisé ». Je lui ai répondu « comme tu le vois, je suis mourante. Tu as tout à fait raison. ». Donc, je trouve qu’il y a une quasi obligation dans notre société à manger des produits animaux tout le temps, d’abord parce qu’on nous dit que c’est nécessaire pour la santé, ensuite parce qu’il n’y a pratiquement pas d’alternatives. Dans beaucoup de restaurant, les plats végétariens se résument à des salades du style « laitue tomate maïs ». Drôlement nourrissant !
Donc, à chaque fois qu’on m’a répondu « mais on ne va pas les obliger à manger végétarien ! » j’aurais dû répondre « c'est vrai, il vaut mieux les obliger à manger de la viande ! » mais ça ne m’est pas venu à l’esprit. Ma copine Nat, elle, quand on lui demande pourquoi elle est végétarienne, répond à la personne en face « Et toi ? Pourquoi manges-tu de la viande ? ». J’en déduis en tout cas qu’on perçoit comme une « obligation » ce qui n’est pas dans les habitudes. Ce qui est la norme, le quotidien, on ne le perçoit pas comme une obligation. Juste comme quelque chose de naturel. C’est la même chose lorsqu'on craint que les couples homos, en montrant un modèle homo à leurs éventuels enfants adoptés, leur imposent ce modèle. Comme dit ma copine Marie, crainte légitime, parce que c’est exactement ce que la grande majorité des couples hétéros font: présenter leur modèle comme le seul, l'unique, le meilleur. Mais là, ça ne choque pas, parce que c’est la norme.
Dans tout ce qui précède, je n’ai évoqué que la « liberté » ou la « contrainte » de la personne qui consomme. Mais dans mes propositions de menus végétariens, à chaque fois il y avait une prise en compte de ces concepts dans un cadre bien plus large : envisage-t-on la « liberté » ou la « contrainte » des animaux lorsqu’on mange de la viande ? Celles des habitants des pays du Sud qui utilisent leurs surfaces agricoles pour produire les céréales que les animaux de nos pays vont manger, afin que nous les mangions à notre tour ? Celles des gens qui naîtront plus tard dans un monde qui aura beaucoup, beaucoup de problèmes à cause du changement climatique ?
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