
Cette réflexion, qui pourrait ne pas être inintéressante en elle-même, ne serait-ce que parce qu'elle me permettrait de réfléchir au sens potentiel de mon travail, lorsque j'aurais terminé mes études, n'en demeurerait pas moins une réflexion normative: elle se placerait dans une société idéale, où l'activité de chacun et chacune serait décidée en fonction de valeurs mûrement définies. Mais elle ne répondrait pas à la question dans des circonstances historiques et culturelles particulières: pourquoi, en France, en 2008, à l'ère Sarkozy, travaille-t-on?
Je ne pense pas avoir nécessairement le recul sociologique et historique suffisant pour répondre à cette question, mais il me semble, en tant que personne qui travaille, et qui entend les personnes de son entourage lui parler de leur travail (et de leurs souffrances), pouvoir esquisser certains éléments de réponse. Je crois que fondamentalement, ce qui était au départ un moyen au service de l'épanouissement des individus, mais aussi un moyen pour économiser de la fatigue (on travaille pour produire des machines à laver pour ne plus être obligé-e de s'épuiser à laver son linge à la main), est devenu une fin en soi. Le travail lui-même est devenu une valeur en soi dans notre société, mais surtout, il constitue un élément du système de la croissance économique, qui elle aussi, de moyen, s'est transformée en fin.
L'autre jour, j'entendais sur la radio publique ce qui était présenté comme une très bonne nouvelle par un analyste économique: en France, en 2008, la croissance économique va bien avoir lieu, et ce, grâce aux Français-es, qui vont s'endetter et puiser dans leurs réserves pour consommer. Ouf! Nous voilà sauvé-e-s. Mais pourquoi cette nouvelle devrait-elle être bonne, ça, l'analyste économique ne s'est pas aventuré à nous l'expliquer.
Le travail est devenu une fin en soi, une valeur qu'il ne convient même pas de discuter, et la souffrance au travail est devenue un mal répandu. Dans les écoles, qu'on soit élève ou prof; dans les entreprises, qu'on soit ouvrier ou cadre, il faut travailler tant qu'on peut, sous peine d'être mal considéré par son administration, par sa hiérarchie. Dans le système éducatif public primaire, on vient de proposer aux professeurs des écoles de donner des stages de renforcement aux élèves en difficulté, pendant les vacances de Pâques! Les vacances comme un temps de repos légitime, c'est fini. Vous allez trimer, et si vous ne trimez pas, les parents d'élèves seront là pour vous rappeler votre dû (si ce n'est pas votre directeur/trice!).
Etant moi-même enseignante, je ne peux m'empêcher de m'interroger sur les conséquences d'un système de pensée qui valorise le travail, quel qu'il soit, et quelle que soit sa fin. Pour moi, la notion d'effort a un sens profond, que je ne remets pas du tout en question. Marcher pour atteindre le sommet d'une montagne, alors qu'on sue et qu'on s'essouffle, mais dans l'attente d'un paysage magnifique, et pour pouvoir se dire "je l'ai fait!"; recommencer sans cesse sur son clavier les mêmes mesures de cette sonate de Beethoven pour pouvoir la jouer enfin jusqu'au bout un jour... Etre persistant-e dans l'effort, cela a un sens parce que cela permet d'atteindre des objectifs qui en valent la peine, mais aussi parce que cela enseigne la patience, la persévérance par rapport à des évolutions dont on ne décide pas complètement, une maladie, des tracas relationnels ou autres.
Mais voir sa vie complètement mangée par une activité qui n'a pas toujours un sens, fabriquer des téléphones portables pour que les gens consomment; mener des analyses financières qui vont conduire à licencier plein de gens, à l'autre bout de la planète... Où cela mène-t-il chacun-e de son côté, et la société dans son ensemble?
Souvent, je me demande quelles sont les conséquences directes et indirectes de mon travail de prof sur mes élèves. Je voudrais qu'ils gardent de mes cours l'idée que la connaissance est à la portée de qui s'en donne la peine, avec patience et persévérance, mais que le bien-vivre doit toujours être la finalité d'une activité. Bien-vivre qui peut être individuel et immédiat (je viens de me préparer un bon plat et je vais me régaler), mais aussi collectif et indirect: j'ai lu, discuté, réfléchi et je maîtrise mieux les tenants et les aboutissants de la société dans laquelle je vis, donc je peux mieux m'y positionner, et ainsi, je m'y sens mieux...
Et vous? Qu'est-ce que vous en pensez? Qu'est-ce que votre travail vous apporte, qu'est-ce que vous pensez qu'il apporte aux autres? Comment est-ce que vous entrevoyez ses conséquences directes et indirectes?
Garde bien le site, petit Tatou...
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