Dimanche 23 mars 2008
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Si je passais l'épreuve de philosophie du bac, et qu'on me posait cette question ("Pourquoi travaille-t-on?"), j'aurais toutes sortes de choses intéressantes à écrire: on travaille pour produire ce que les autres consomment (dans le cas où notre activité est effectivement une activité de production), mais aussi pour être lié-e socialement aux autres, pour se construire en tant que personne...

Cette réflexion, qui pourrait ne pas être inintéressante en elle-même, ne serait-ce que parce qu'elle me permettrait de réfléchir au sens potentiel de mon travail, lorsque j'aurais terminé mes études, n'en demeurerait pas moins une réflexion normative: elle se placerait dans une société idéale, où l'activité de chacun et chacune serait décidée en fonction de valeurs mûrement définies. Mais elle ne répondrait pas à la question dans des circonstances historiques et culturelles particulières: pourquoi, en France, en 2008, à l'ère Sarkozy, travaille-t-on?

Je ne pense pas avoir nécessairement le recul sociologique et historique suffisant pour répondre à cette question, mais il me semble, en tant que personne qui travaille, et qui entend les personnes de son entourage lui parler de leur travail (et de leurs souffrances), pouvoir esquisser certains éléments de réponse. Je crois que fondamentalement, ce qui était au départ un moyen au service de l'épanouissement des individus, mais aussi un moyen pour économiser de la fatigue (on travaille pour produire des machines à laver pour ne plus être obligé-e de s'épuiser à laver son linge à la main), est devenu une fin en soi. Le travail lui-même est devenu une valeur en soi dans notre société, mais surtout, il constitue un élément du système de la croissance économique, qui elle aussi, de moyen, s'est transformée en fin.

L'autre jour, j'entendais sur la radio publique ce qui était présenté comme une très bonne nouvelle par un analyste économique: en France, en 2008, la croissance économique va bien avoir lieu, et ce, grâce aux Français-es, qui vont s'endetter et puiser dans leurs réserves pour consommer. Ouf! Nous voilà sauvé-e-s. Mais pourquoi cette nouvelle devrait-elle être bonne, ça, l'analyste économique ne s'est pas aventuré à nous l'expliquer.

Le travail est devenu une fin en soi, une valeur qu'il ne convient même pas de discuter, et la souffrance au travail est devenue un mal répandu. Dans les écoles, qu'on soit élève ou prof; dans les entreprises, qu'on soit ouvrier ou cadre, il faut travailler tant qu'on peut, sous peine d'être mal considéré par son administration, par sa hiérarchie. Dans le système éducatif public primaire, on vient de proposer aux professeurs des écoles de donner des stages de renforcement aux élèves en difficulté, pendant les vacances de Pâques! Les vacances comme un temps de repos légitime, c'est fini. Vous allez trimer, et si vous ne trimez pas, les parents d'élèves seront là pour vous rappeler votre dû (si ce n'est pas votre directeur/trice!).

Etant moi-même enseignante, je ne peux m'empêcher de m'interroger sur les conséquences d'un système de pensée qui valorise le travail, quel qu'il soit, et quelle que soit sa fin. Pour moi, la notion d'effort a un sens profond, que je ne remets pas du tout en question. Marcher pour atteindre le sommet d'une montagne, alors qu'on sue et qu'on s'essouffle, mais dans l'attente d'un paysage magnifique, et pour pouvoir se dire "je l'ai fait!"; recommencer sans cesse sur son clavier les mêmes mesures de cette sonate de Beethoven pour pouvoir la jouer enfin jusqu'au bout un jour... Etre persistant-e dans l'effort, cela a un sens parce que cela permet d'atteindre des objectifs qui en valent la peine, mais aussi parce que cela enseigne la patience, la persévérance par rapport à des évolutions dont on ne décide pas complètement, une maladie, des tracas relationnels ou autres.

Mais voir sa vie complètement mangée par une activité qui n'a pas toujours un sens, fabriquer des téléphones portables pour que les gens consomment; mener des analyses financières qui vont conduire à licencier plein de gens, à l'autre bout de la planète... Où cela mène-t-il chacun-e de son côté, et la société dans son ensemble?

Souvent, je me demande quelles sont les conséquences directes et indirectes de mon travail de prof sur mes élèves. Je voudrais qu'ils gardent de mes cours l'idée que la connaissance est à la portée de qui s'en donne la peine, avec patience et persévérance, mais que le bien-vivre doit toujours être la finalité d'une activité. Bien-vivre qui peut être individuel et immédiat (je viens de me préparer un bon plat et je vais me régaler), mais aussi collectif et indirect: j'ai lu, discuté, réfléchi et je maîtrise mieux les tenants et les aboutissants de la société dans laquelle je vis, donc je peux mieux m'y positionner, et ainsi, je m'y sens mieux...

Et vous? Qu'est-ce que vous en pensez? Qu'est-ce que votre travail vous apporte, qu'est-ce que vous pensez qu'il apporte aux autres? Comment est-ce que vous entrevoyez ses conséquences directes et indirectes?
par Elodie Vieille Blanchard
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Dimanche 16 mars 2008
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Hier, j’ai découvert sur Internet la douloureuse histoire de Chantal Sébire, cette femme défigurée par un cancer, victime de grandes souffrances, et à qui on a refusé l’euthanasie « active », c'est-à-dire la possibilité de mourir avec une assistance médicale, et entourée de ses proches.

 

 

 

Ce qui est en jeu ici, j’ai l’impression, c’est une certaine conception de ce qu’est la vie, et du droit qu’on a à disposer de son propre corps. Cette conception n’est pas purifiée du principe religieux selon lequel c’est Dieu qui donne la vie, et Dieu qui la reprend. Parce qu’aucun argument rationnel ne peut justifier du rejet de la demande de cette femme de mourir comme elle le veut : parfaitement lucide, argumentant son choix solidement. L’idée qu’il faut refuser l’euthanasie à Chantal Sébire parce que cela ouvrirait la porte à des dérives, à mettre fin à la vie de personnes contre leur volonté, n’est pas du tout fondée : il faut savoir différencier des cas qui ne sont pas comparables, et le droit doit permettre de fonder ces différenciations.

 

 

 

Ce qui est en jeu donc, j’ai l’impression, c’est une conception collective de ce qu’est le corps, et de ce qu’on peut en faire. Comme si cela dérangeait trop le reste de la société, pour qui la vie est donnée et reprise sans qu’on en décide, que d’autres refusent ce principe. Hier, un ami d’origine aristocratique, qui est gay, me racontait qu’au moment du débat sur le PACS, une partie de sa famille élargie avait affrété un car depuis sa région, pour venir manifester à Paris contre le projet de loi. Cela m’a éberluée, naturellement, et cette question m’est venue à l’esprit : « Mais qu’est-ce que cela peut bien leur faire que des gens de même sexe puissent bénéficier d’un contrat, qu’est-ce que cela leur retire, à eux ? ». Cela leur retire leurs certitudes, vraisemblablement. Sans doute ont-ils refoulé pas mal de questions concernant leur sexualité et leur mode de relation à autrui. Que d’autres vivent plus libres ; voilà qui est scandaleux !

 

 

 

Concernant la question des « drogues » : l’usage de certaines substances est réprimé par la loi. Non pas celui du sucre, pourtant reconnu comme drogue à haute accoutumance. Non pas celui de l’alcool, dont on connaît les ravages. Mais celui du cannabis. En quoi cela peut-il nuire à des personnes adultes et informées de fumer du cannabis quand elles le souhaitent ?

 

 

 

A propos du choix de la sexualité : je crois que chaque personne doit être libre de définir ce que la sexualité signifie pour elle, dans quel cadre elle inscrit cela. Si pour elle la sexualité signifie le mariage, très bien pour elle. Si la sexualité signifie une pratique ludique et agréable qui ne doit pas se mêler de considérations sentimentales, très bien aussi. Et si une personne choisit de monnayer certaines pratiques sexuelles, est-ce que cela doit être réprimé par la loi comme c’est le cas aujourd’hui ?

 

 

 

Qu’on ne me fasse pas écrire ce que je n’écris pas :

 

 

 

je ne crois pas qu’actuellement, il soit anodin que beaucoup de jeunes prennent du cannabis ou d’autres drogues (alcool…) parce qu’ils sont un peu perdus dans leur vie et que cela leur apporte une sorte d’évasion  hors d’un quotidien difficile. Je ne crois pas non plus que le lot de la grande majorité des prostitué-e-s soit heureux. Et je ne pense pas que la plupart des gens choisissent de se prostituer comme d’autres deviennent comédienne ou médecin. Mais je crois que s’il faut mener un réel effort politique pour démanteler les réseaux qui conduisent à l’esclavage, et un réel effort d’éducation pour que les jeunes comprennent bien que leur corps leur appartient, et les filles, en particulier, que leur corps n’est pas le jouet des garçons, qu’elles n’ont pas à accepter certaines choses de peur d’être mal jugées ou de déplaire ; en revanche, toutes les lois qui sont actuellement en vigueur en France sont plutôt des lois contre les prostitué-e-s que des lois contre la prostitution. Par exemple, accuser toute personne qui loue un logement à un-e prostitué-é de proxénétisme (oui, c’est bien dans le code de la loi française !), ce qui conduit les prostitué-e-s à se déplacer dans des zones dangereuses, à vivre dans des caravanes où ils/elles sont victimes d’agression, hors des centres des grandes villes, est-ce que cela a un sens ?

 


Cela a un sens en termes d’ordre public. La prostitution est sale, on en débarrasse l’espace où vivent les braves gens. Mais pour les personnes qu’on est censé aider, les prostitué-e-s, quelles sont les conséquences ? De la fragilisation et des difficultés. Je ne suis pas du tout pour que la prostitution devienne un métier comme un autre, avec les dérives que cela apporte, comme en Hollande où on permet à certaines femmes d’immigrer seulement à condition de devenir prostituées. Mais je crois que la réflexion sur la question de la prostitution, en France, est encore bien trop teintée de principes religieux, sur ce qui se fait et ce qui ne se fait pas avec son corps. Se pourrait-il que les gens qui réfléchissent à ces questions y réfléchissent posément, en laissant au vestiaire leurs a priori, pour se demander vraiment, en termes de société, en termes de conséquences sur les personnes, ce que signifiera tel ou tel projet de loi ?

 

 

 

Aujourd’hui, il existe encore des pays du monde où les relations sexuelles avec des personnes de même sexe sont punies de la peine de mort. Sans que ce « délit » affecte de la moindre façon les personnes qui y sont extérieures. Il s’agit de maintenir un certain ordre public, une conception de ce qui se fait et ne se fait pas. Aujourd’hui, la situation a évolué en France sur cette question, mais pas sur d’autres, et si on peut penser qu’un changement va avoir lieu, il met encore trop de temps à se produire, pour les personnes qui l'attendent dans leur chair et dans leur âme.

 

 

 

Je crois qu’un pays évolué en termes de mœurs, c’est un pays où on peut choisir de ce qu’on fait de son corps. En étant informé-e bien sûr, et en bénéficiant d'une prévention médicale et psychologique adéquate. Mais être informé-e et prévenu-e, ce n’est pas la même chose qu’être réprimé-e et puni-e par la loi !

 

 

 

L’Etat moral inscrit sur nos corps une chape de plomb. L’Etat économique nous dit aussi ce qu’il convient d’ingérer, ce qui est dangereux ou non pour notre corps, et frappe d’anathème ceux et celles qui entravent son activité. Les chercheurs qui montrent que les OGM sont dangereux, ou bien que le sel consommé en grande quantité est nuisible, sont menacés par la grande industrie, qui leur intente des procès (sur le site de la Fondation Sciences Citoyennes, on peut signer une pétition pour soutenir quelques-uns de ces scientifiques). Les études qui montrent que l’usage des téléphones mobiles aggrave le risque de nombreuses maladies, sont systématiquement « oubliées » par les rapports gouvernementaux sur le sujet.

 

 

 

Aujourd’hui, plus que jamais, il convient de s’informer, le plus possible, à partir de multiples sources, de débattre, de réfléchir, et de décider de ce qu’on veut faire de soi, de son corps, de sa vie. Cette vie qu’on a unique, et qu’on doit se construire épanouie, et pas frustrante. Je crois.

 
par Elodie Vieille Blanchard publié dans : Genre, amour et sexualité
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Dimanche 9 mars 2008
Régulièrement, parce que je suis végétarienne, j'ai droit à la même attitude débile de la part de la personne en face de moi (personne que je trouve parfois éminemment respectable et morale sur les sujets qui ne touchent pas aux animaux). Régulièrement, cette attitude me plonge dans une colère profonde, et je ne bronche pas, pour ne pas nuire à la cause que je défends. Je morfle, j'encaisse, cela me rend amère et triste. Cela me décourage en ce qui concerne la capacité de notre société à évoluer vers plus de justice et de respect.

Il s'agit de cette attitude qui consiste à venir me décrire  par le menu, avec moult détails sur lesquels on insiste beaucoup, toute la viande que la personne a mangé au cours de la journée, ou de la semaine, ou au dernier repas auquel elle a participé... "Il y avait du pâté, et aussi du jambon, et aussi du steak, et aussi du poulet... Ah là là, si tu avais été là!"...

Imaginons un instant que je sois, non pas une militante des droits des animaux, mais une militante des droits humains. Transposons la situation, si vous le voulez bien. Imaginons que je me batte contre le commerce des corps des gens des pays pauvres pour les gens des pays riches. Et que mes interlocuteurs, connaissant mon engagement et ma sensibilité à ce sujet, viennent systématiquement me raconter leurs exploits sexuels avec des mineurs, au retour de leur voyage de Thaïlande. En ajoutant "J'aime trop ça! Jamais je ne pourrais arrêter!". Pour quoi prendrait-on cela? Pour de la provocation de très mauvais goût. Pour de l'irrespect profond.

Mais comme le végétarisme est aujourd'hui considéré en France, au pire comme un non-sens, au mieux comme une fantaisie amusante, on n'imagine pas un instant à quel point cela peut être blessant de recevoir les paroles qu'on reçoit tout le temps.

Sacrée connerie. On n'en est pas sortie.
par Elodie Vieille Blanchard
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