Samedi soir, j’ai discuté avec des ami-e-s musulman-e-s à propos de la question du voile. Pour mes ami-e-s (qui me
reprendront si je déforme leur discours, je l’espère), il ne s’agirait pas d’une question importante du point de vue du rapport des genres (les violences faites aux femmes, par exemple, sont
beaucoup plus urgentes et graves). D’autre part, l’Etat, mais aussi les féministes et les politiques d’une manière plus large, n’auraient pas vraiment à se positionner sur un sujet qui serait
interne à la religion musulmane, et pour lequel le choix, pour chaque personne, relèverait de l’intime. Sur cette question (« qui est légitimé-e pour parler de quoi, et dans quel
but »), je voudrais revenir à la fin de cet article. Mais tout d’abord, ce qui m’a interloquée dans cette discussion, c’est un argument que j’ai déjà entendu, à propos d’autres sujets, comme
la prostitution : l’idée que le port du voile relèverait d’un choix intime, librement consenti par les personnes (en l’occurrence, des femmes) qui en prennent la décision. « C’est leur
choix ».
Il me semble, spontanément, qu’il y a problème à accepter une telle justification à une pratique, à un mode de vie. Il
est vrai que c’est un mode de défense qui est fréquemment adopté, contre les discours préténdûment racistes et colonialistes. Ainsi, cette jeune femme, d’origine occidentale, qui témoigne sur le
site de France 24 de son port du voile « intégral », qui masque entièrement son visage, y compris ses yeux, soutient un tel discours, qui donne son titre à l’article : « Personne ne m’a forcée à porter le voile intégral, c’est mon
choix ».
En ce qui me concerne, ce genre de justification m'évoque ma grand-mère, décédée il y a dix ans, (que celleux qui sont
indisposé-e-s par mes histoires de famille passent à la suite). Ma mamie, qui était de dix ans plus jeune que mon grand-père, l’avait rencontré alors qu’il était son instituteur, dans une classe
unique d’un village du Haut-Doubs, dans les années quarante. Ils s’étaient mariés alors qu’elle devait avoir dans les vingt ans, et lui dans les trente ans. Il avait étudié, elle non. Il était
connu comme une sorte de notable dans la petite ville où ils se sont installés ensuite, conseiller pédagogique, conseiller municipal. A lui la sphère publique et à elle la sphère domestique,
travaux réputés masculins et féminins, tout compris : la cuisine, la vaisselle, le ménage, mais aussi le jardin, les rénovations dans l’appartement, l’entretien des forêts (ma grand-mère
maniait la tronçonneuse). A elle, le soin infini pour les enfants, les petits-enfants, le mari (lorsqu’il est tombé malade, et qu’elle était encore bien solide, elle a choisi de se dévouer
complètement à lui, et pendant plusieurs années, elle l’a porté sur son dos pour l’emmener aux toilettes, elle l’a lavé, nourri, soigné… et est morte avant lui, d’un cancer
foudroyant).
Vous vous demandez quel est le rapport avec le voile. Eh bien, dès que quelqu’un soulevait l’asymétrie complète qui
existait entre mon grand-père et ma grand-mère, et critiquait le dévouement total de ma grand-mère, à la limite de verser dans le masochisme, pour tous les membres de sa famille, il y avait une
autre personne pour rétorquer « c’est son choix. Elle a voulu vivre comme ça, elle est heureuse ». Et moi, il me semblait qu’il y avait quelque chose qui clochait dans cette argumentation.
Parce que quand même, ma grand-mère, elle était née dans une famille paysanne et catholique du Haut-Doubs, avec toute une tripotée de frères et sœurs, et je me disais que bon, elle n’avait pas eu
tellement la possibilité de vivre autrement, et qu’il lui fallait bien tout de même essayer de trouver une justification aux sacrifices qu’elle avait consentis sa vie durant, dans une existence
consacrée au service d’autrui et bien peu à elle-même.
Mais revenons au voile. Hier soir, je suis restée jusque tard devant mon ordinateur, à consulter des forums musulmans
sur le sujet du voile. Vous pouvez essayer, c’est facile, vous tapez « pourquoi porter le voile ? » sur un moteur de recherche, et vous aurez plein de réponses. En fait comme
j’aime beaucoup mes ami-e-s musulman-e-s dont j’ai parlé au début, et qu’illes me semblent savoir quand même de quoi illes parlent, je me disais que j’étais peut-être une occidentale bourrée de
clichés sur les musulmans, et j’avais assez envie d’approfondir le sujet.
Sur les premières pages que j’ai visitées, je suis tombée sur des discours particulièrement caricaturaux, de jeunes
filles qui au port du voile et à la défense de la pudeur, associaient en vrac des tas de clichés sur la dérive morale de l’Occident et des injonctions assez étroites en matière de mœurs : en
Occident tous les jeunes sont débauchés ; les jeunes filles paradent toutes en mini-jupe (et d’ailleurs si on les viole c’est pas étonnant) ; la masturbation c’est très mal ; et
puis moi je suis dévouée à mon seigneur Allah et à mon mari. Là, je me disais qu’il me serait un peu difficile d’avancer dans mon positionnement… Et puis j’ai continué mes
recherches.
Dans un deuxième temps, j'ai pu lire des discours de jeunes femmes extrêmement exaltées à l’idée de porter le voile. Il
me semble avoir relevé plusieurs fois qu’il s’agissait de jeunes filles de familles non musulmanes, qui s’étaient converties, souvent contre l’avis de leurs parents, et qui voyaient le port du
voile comme un approfondissement dans leur foi, qui allait leur permettre de devenir encore plus musulmanes, et d’affirmer leur démarche aux yeux du monde. Dans leur discours, qui parlait
toujours d’un « mari » (ben oui, il n’en était aucune de lesbienne, bi, ou hétéro célibataire, ou multi-partenariale), il m’a semblé que le mari les accompagnait dans leur démarche
beaucoup plus qu’il ne cherchait à les pousser, à les précéder.
Et puis, je suis tombée sur un troisième type de discours, qui cette fois-ci était porté par les hommes, dans des
discussions qui portaient des titres comme « Comment faire pour que ma femme porte le voile ? » ou « Comment convaincre ma femme de porter le voile ? », et là, j’ai
été assez effrayée par des discours très différentialistes (les femmes sont comme ci, les hommes sont comme ça, John Gray enlève ton masque, on t'a reconnu
) et normalisateurs (si ta femme veut être une bonne musulmane, il faut qu’elle lise le Coran, et puis elle va bien
comprendre d’elle-même qu’il faut qu’elle porte le voile, parce qu’une femme doit être pudique…). Dans ces forums, souvent les hommes suggéraient à celui qui avait posé la question de faire lire
tel ou tel livre sur la femme musulmane, qui allait faire comprendre à l’épouse récalcitrante quelle était la voie à suivre.
Après ce défrichage un peu sauvage sur le sujet du voile, mon point de vue actuel est donc le suivant :
- Il me semble que la plupart du temps, les maris/pères/frères ne forcent pas les femmes à porter le voile. Cependant,
il arrive qu’ils les y incitent fortement : si tu veux être une bonne musulmane, si tu veux servir Allah le mieux possible, voilà ce qu’il faut faire (voir ce site, par exemple, qui est assez édifiant).
- Il y a un certain nombre de démarches qui sont le fait individuel des femmes. Au moment où elles décident de porter
le voile, il n’y a personne qui les incite, qui les contrôle…
- Oui, mais en amont de ces démarches, il y a tout de même des discours répétés et normalisateurs sur ce qui est bien
pour une femme… La femme décide donc de porter le voile, pas parce qu'on la force ou qu'on la menace, mais parce qu’elle a entendu, et lu, un certain nombre de fois, qu’elle serait une meilleure
musulmane si elle le faisait, qu’une bonne femme est une femme pudique, etc.
Si j’ai toujours été portée vers une certaine forme de spiritualité, en revanche, j’ai toujours éprouvé du rejet pour
l’obéissance propre aux fidèles des religions. A plusieurs reprises j’ai eu envie d’aller écouter de près ce qui se disait dans les lieux de pratique religieuse, attirée par l'idée qu'on s'y
rapprochait d'une certaine vérité, et qu'on y baignait dans une sorte de bienveillance et de paix. J’ai effectué une retraite dans un lieu chrétien, il y a une dizaine d'années ("Réussir sa vie,
est-ce réussir dans la vie?", c'était le titre. En fait, on n'y parlait pas de décroissance, mais de Jésus). J’ai séjourné dans un ashram hindouiste à l'île de la Réunion. Je suis allée passer
les fêtes de Pâques à la communauté de Taizé, incitée par un camarade de prépa agreg qui en disait le plus grand bien. Je suis allée écouter Amma en
banlieue parisienne lointaine il y a quelques années. Et à chaque fois, si je ressentais des choses très positives de la part de certaines personnes présentes (l’ouverture à autrui, le calme, la
générosité…), je me suis sentie très rebutée par les discours d’injonction, il faut/il ne faut pas, c’est bien/c’est mal, et des approches particulièremement simplistes de la part des "orateurs",
qui avaient tendance à nier toute diversité psychologique et toute détermination socio-politique dans les choix humains. A chaque fois, je suis sortie de ces endroits à la fois déçue et rassurée.
Déçue parce que je n’avais rien ressenti d’exceptionnel, comme j'avais pu l'imaginer sur la foi du témoignage d'autrui, rien de plus disons que dans une belle manifestation politique ou dans un
concert de Manu Chao (avec en plus l'idée qu'il se disait là pas mal de conneries). Rassurée parce que j'avais la conscience que ma vérité était à chercher dans le monde et en
moi-même, qu'elle était à portée de main et ne résidait pas dans tel ou tel dogme.
Il me semble donc que tous les discours normalisateurs, en matière de mœurs, sur ce qui doit être fait et ne doit pas
être fait, sont des obstacles à l’émancipation humaine. Comme je l’ai déjà écrit, je crois qu’il n’y a pas d’expérience plus exaltante que de forger sa propre vérité, ses valeurs, au fil des
choses vécues, des échecs, et des élans… Je crois profondément à la diversité humaine, et au fait que ce qui me convient ne convient pas forcément à autrui. Dans le domaine de la consommation
d’alcool, par exemple, je suis entourée de pochtron-ne-s, mais aussi d’abstinent-e-s, d’hédonistes, de fêtard-e-s, de mesuré-e-s. Dans le domaine de la sexualité, je suis entourée d’asexuel-le-s,
de chastes, de dévorant-e-s, de fidèles passionné-e-s, de papillonnant-e-s joyeux/ses, d’hétéro-te-s, de gays, de lesbiennes, de bi. Pour ces deux domaines, qui sont normalement extrêmement
balisés par les religions, je crois qu’il est important de trouver sa voie. Et je crois que les religions ne le permettent pas. Parce qu’elles établissent a priori ce qui est bien et ce qui est
mal.
J’en viens donc à ma conclusion. Est-ce qu’en tant que féministes, il est pertinent que nous nous prononcions sur ce
que disent les religions, à partir du moment où cela impacte sur la construction des genres, et leurs relations ? Je ne vois pas pourquoi non. Tous ces discours formatent la manière d’être
des hommes et des femmes, de même que les discours médicaux ou éducatifs. A partir du moment où nous portons un projet de société (en ce qui me concerne, et je crois que c’est le cas des
Alternatifs en général, il s’agit d’un féminisme universaliste et non différentialiste, qui voit les femmes comme des êtres humains comme les autres et pas comme des créatures particulières),
nous avons à analyser et à comprendre ce qui contribue à construire une société asymétrique dans laquelle les femmes se comportent d’une manière bien particulière et les hommes de manière bien
particulière. L’enjeu n’étant pas de forcer telle ou telle personne à adopter tel ou tel comportement, mais plutôt d’identifier ce qui différencie pour rompre avec les vieilles pratiques, et
permettre à chacun-e de choisir librement son chemin. A l’école, par exemple, il y a beaucoup de travail à faire dans ce sens.
Il est donc pertinent, à mon avis, de se positionner sur les discours des différentes sphères sociales à propos du
masculin et du féminin (et la sphère religieuse est une sphère sociale comme les autres), dans une perspective de construction théorique. Par ailleurs, nous en avons besoin dans une perspective
de positionnement politique. Par exemple, lorsque nous conduisons des alliances avec différents mouvements, dans le cadre de l’anti-racisme, il me semble que nous ne devons pas laisser de côté
l’engagement féministe, et que nous devons refuser de nous allier à des mouvements, ou personnes, qui tiennent par ailleurs des discours rétrogrades et normalisateurs sur le genre (ce que la
participation de Tariq Ramadan au Forum Social Européen en 2003 a posé comme question).
Voilà, ce sont donc mes réflexions en vrac ce matin, sur un sujet qui me semble assez compliqué et important. J’espère
que vous pourrez contribuer au débat. Je serais assez contente que ce texte le suscite. Il se peut que je dise des conneries ou que je me trompe, mais en quel cas, j’aimerais bien connaître votre
avis.
A vous !
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