Parfois ça me prend, je lis le Canard Enchaîné et je suis énervée. La semaine dernière, par exemple.
Je suis énervée, parce que j'ai le sentiment, à travers les allusions répétées à Sarkozy et à sa clique, que nous
sommes gouvernés par des gens sacrément malhonnêtes, qui utilisent notre argent vraiment à tout sauf à ce qui va dans le sens d'une meilleure société.
Tiens par exemple, le Congrès de Versailles, 500 000 euros. La"brochure" réalisée à la gloire de Dati, à l'occasion de
son départ du Ministère de la Justice, 30 000 euros. Quant au budget "communication" des ministères (comprendre, propagande), il n'est même pas évaluable tant on s'échine à brouiller les pistes à
son sujet, à le répartir entre différentes catégories, parfois sans même mentionner les sommes en question. Et les réceptions, et le train de vie de la cour... Et le concert de Johnny Hallyday
pour le 14 juillet (lequel n'est même pas fichu de payer ses impôts en France) :1 million d'euros, payé par l'Etat, avec l'argent public (la moitié reviendrait au chanteur)... Dans le même
temps, on continue à supprimer à n'en plus finir des postes de profs, on ferme des hôpitaux...
Alors, chez les Alternatifs, on écrit "Vive les impôts", et on se revendique de cette pensée-là, de la vraie gauche,
qui redistribue les richesses; oui mais, on n'est pas pour ces impôts-là... Et pas pour faire ça...
Et moi, je me demande:
- est-ce que je dois entrer en désobéissance civile à l'instar de Henry-David Thoreau, qui refusait de payer ses impôts
afin de ne pas financer la guerre des Etats-Unis contre le Mexique? J'écrirais une jolie lettre au ministre du budget, en lui expliquant que non, vraiment, c'est là tout à fait antidémocratique
qu'on prenne mon argent pour le donner aux riches, moi, je n'aime pas ce genre de robinade à l'envers.
- est-ce que je dois donner encore plus d'argent qu'actuellement (1,5 fois le montant normal de mes impôts) aux
Alternatifs, au syndicat et aux associations végétariennes et écologistes, pour ne plus rien payer du tout à l'Etat mais plutôt financer ce qui contribue à l'émergence d'une meilleure
société?
- est-ce que je ne pourrais pas faire sécession avec quelques ami-e-s (et aussi des ami-e-s d'ami-e-s, et beaucoup
d'autres gens), afin que nous créions notre propre Etat, dans lequel nous déciderions de manière autogestionnaire de ce que nous ferions de l'argent public?
Bon alors?? Ca n'a pas l'air de vous inspirer beaucoup, La Dissociété... C'est pourtant
(osons l'écrire) presque aussi important que les histoires de Roger!
J’ai envie de vous donner envie de lire La Dissociété. Et ce n’est pas évident, parce que c’est un grand livre
que je n’ai pas envie de trahir, et un gros livre aussi (470 pages, écrit avec de tout petits caractères…), qui mobilise aussi bien des savoirs historiques, politiques, que psychologiques, pour
mener son enquête.
C’est aussi difficile parce que je le lis depuis des mois, dans le train, dans l’herbe du parc Montsouris ; je
l’abandonne une semaine ou deux pour une liaison moins exigeante avec un roman, et puis je le reprends… Au-delà de ma relation fragmentée avec ce livre, je voudrais vous en livrer un portrait
cohérent…
On va essayer. La Dissociété, c’est un essai qui s’efforce de répondre à la question suivante : comment
se peut-il que nos sociétés subissent une mutation nuisible pour la plupart d’entre nous – la mutation néolibérale, qui nous conduit à une guerre économique de tous contre tous, qui nous
précarise, qui détruit nos écosystèmes – sans qu’il y ait de mobilisations majeures pour s’y opposer, et même, avec l’assentiment de la plupart d’entre nous – les dernières élections
viennent d’en donner le témoignage ?
Jacques Généreux évacue les réponses trop faciles à cette question :
- la société serait telle qu’elle est parce que les maîtres du monde auraient le pouvoir de
l’imposer ;
- ou bien, cette société de compétition serait la plus conforme aux aspirations de
l’être humain.
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Sa thèse est au contraire la « thèse pathologique », selon laquelle la société néolibérale est contraire aux
aspirations humaines, mais peut exister et se développer dans la mesure où nous mettons individuellement et collectivement en place des mécanismes psychologiques censés nous protéger de la
souffrance induite par cette société, mais qui paradoxalement la confortent.
La première partie de l’ouvrage s’attache à décrire historiquement la diffusion du néolibéralisme, comme système
politico-économique, mais avant tout comme système idéologique, entre 1980 et aujourd’hui, des pays anglo-saxons au monde entier. On comprend qu’il s’agit d’un processus complexe, dans lequel des
discours catégoriques masquent parfois une réalité contradictoire (la politique économique américaine, par exemple, recourt au protectionnisme et à l’interventionnisme économique tout en incitant
les autres pays du monde à ouvrir leurs frontières et à laisser la concurrence opérer).
Le deuxième temps de l’ouvrage présente les caractéristiques de la société néolibérale, « dissociété » dans laquelle le politique se présente comme de plus en plus impuissant pour
redistribuer la richesse et développer des services publics ; dans laquelle les individus et les catégories sociales se vivent comme étant en guerre les un-e-s contre les autres ; dans
laquelle les pays se livrent à une course vers la dérégulation et la défiscalisation pour attirer et conserver les investisseurs… Une société pourvoyeuse d’angoisse et d’insécurité. Il
s’interroge sur la contradiction apparente entre les aspirations individuelles des gens, qui valorisent dans leur sphère privée la coopération, les liens amicaux, la famille… Tandis qu’ils
affirment, au-delà de cette sphère privée, le caractère naturel de la guerre économique de tous contre tous, de la concurrence libre et non faussée étendue à tous les domaines de la
vie.
A cette dissociété, l’ouvrage oppose l’ « hypersociété » des régimes totalitaires, dans laquelle les
individus n’existent qu’en tant qu’ils se soumettent à un ordre imposé qui les dépasse.
C’est à ce stade que Jacques Généreux introduit la notion d’ « aspirations ontogénétiques » et établit
comme les deux facettes indissociables, et complémentaires, de notre rapport à l’existence, le désir « d’être soi », et le désir « d’être avec ». « … Dans ce monde
gagné par le modèle néolibéral de la compétition généralisée, du chacun pour soi et de la course à l’argent, nous savons pourtant au quotidien que c’est la qualité des liens qui fait le
bonheur et non pas la quantité des biens. Nous avons besoin d’amitié, pas de productivité ; besoin d’attention, pas de tension » (La Dissociété, p.163). Dans le même
temps, nous aspirons à nous développer en tant que personne particulière, unique, dans la confrontation à autrui, et dans la prise de conscience de nos différences avec autrui.
Lorsqu’un système politique ne prend en compte que l’une seule de ces aspirations, et s’en sert comme boussole unique,
on aboutit soit à la dissociété : « une société qui réprime ou mutile le désir d’ ‘être avec’ pour imposer la domination du désir d’ ‘être soi’ » (LD, p.179), soit à
l’hypersociété : « une société qui hypertrophie l’ ‘être avec’ (la dimension sociale de l’existence et les liens collectifs), au point de réprimer ou de mutiler l’ ‘être soi’
(l’aspiration à l’épanouissement personnel et à l’autonomie) » (LD, p.179).
A ces deux anti-modèles, sociétés de « régression inhumaine », Jacques Généreux oppose la « société de
progrès humain », qui « tend vers une situation » où chaque personne est en capacité de concilier ses deux aspirations ontogénétiques. Cette société de progrès humain n’est pas
conçue comme un aboutissement, mais plutôt comme un processus dynamique positif, qui évolue dans une direction bénéfique pour les êtres humains, individuellement et collectivement.
Il apparaît de manière intuitive que dissociété, hypersociété, et société de progrès social ne s’appuient pas sur la
même conception de l’être humain et de la société. L’objet d’une partie importante de l’ouvrage est d’examiner quelle est cette conception sous-jacente au néolibéralisme. La démarche en elle-même
est particulièrement pertinente : « Tout système social et tout discours politique reposent, au moins de façon implicite, sur une anthropologie, c'est-à-dire, au sens le plus
large, sur une théorie de l’être humain ». Dévoiler ces fondements, les mettre à jour peut nous doter d’une arme efficace pour démasquer le projet néolibéral. Pour Jacques Généreux,
l’objectif n’est pas ici de démontrer que les fondements anthropologiques du néolibéralisme seraient immoraux, mais de les présenter comme faux, de montrer qu’ils sont en contradiction avec les
savoirs apportés par les diverses sciences humaines et sociales.
C’est ici que l'auteur s'attache, dans une enquête historique poussée, à mettre en évidence les conceptions
sous-jacentes au néolibéralisme, concernant l’individu et concernant la société, tout en montrant comment elles s'appuient sur la pensée philosophique moderne. La première de ces conceptions est
l’idée selon laquelle les individus viendraient au monde comme des êtres autonomes, et décideraient éventuellement de s’associer aux autres de manière contractuelle, dans le but de réaliser un
profit personnel. A cette conception, Jacques Généreux oppose une conception anthropologique toute différente. Nous venons au monde, écrit-il, non pas comme des atomes séparés les uns des autres,
mais au contraire, dans un tissu social qui nous préexiste. C’est dans ce tissu social que nous nous construisons et que nous devenons qui nous sommes. Parmi les autres conceptions sous-jacentes
au néolibéralisme, l’idée que l’individu serait un être strictement rationnel, qu’il ne chercherait que son intérêt propre ; l’idée que l’abondance de biens serait la finalité nécessaire de
la société ; l’idée que la généralisation de la concurrence maximiseait le bien-être…
Après avoir mis à jour ces conceptions, et en les ayant démontées au fur et à mesure, l’auteur en appelle à une
refondation anthropologique du discours politique. Il montre comment, en refusant une nécessaire réflexion sur les finalités de la société et de la transformation politique, les partis se livrent
à une bataille sans merci sur la question des moyens à utiliser pour parvenir à des fins qu’ils considèrent comme complètement indiscutables, par exemple l’abondance matérielle. Il dénonce la
dérive d’une politique qui prétend s’affranchir de la pensée, et ne s’attacher qu’aux actes : « la politique n’a jamais été aussi mal considérée que depuis cette résolution unanime de
ne plus embêter les électeurs avec de ‘grandes phrases’ et de ‘grandes idées’. […] La politique contemporaine est […] devenue illisible depuis qu’elle ne consiste plus qu’en actes sur lesquels on
n’ose plus mettre des mots qui leur donnent du sens, ou sur lesquels on met des mots contradictoires ou à contresens » (LD, p.471).
Pour Jacques Généreux, repenser les bases anthropologiques de notre pensée politique, faire valoir que « nous
ne sommes pas des êtres préexistants qui entrent en relation, mais des êtres nés d’une relation et dont le développement est façonné par un ensemble d’interactions avec les autres : nous
sommes de la relation incarnée », c’est absolument essentiel avant toute réflexion sur un projet politique.
A ce stade, après avoir démontré la fausseté et l’"inhumanité" des conceptions anthropologiques sous-jacentes au
néolibéralisme, et après avoir ouvert la voie d’une nouvelle pensée de l’être humain et de la politique, il se lance dans une enquête sur la manière dont le néolibéralisme opère pour s’insinuer
partout, pour contaminer les pensées, afin de constituer des citoyen-ne-s dociles, toujours en mal de consommation, qui ne constituent pas une menace pour le système en place.
En haut de l’échelle sociale, il dépeint les « collabos » de la dissociété, ceux qui en tirent un intérêt
direct : les détenteurs du capital, les jeunes cadres, les publicitaires… Chez eux, l’adhésion à la dissociété peut masquer de profonds conflits psychiques, tant l’application de ses
préceptes peut les conduire à bafouer leurs principes existentiels fondamentaux. Pour expliquer le comportement de ces "collabos", Jacques Généreux va chercher du côté des théories de la
soumission à l’autorité –on fait du mal parce qu’on nous enjoint à faire du mal, comme dans les expériences de Stanley Milgram. Il s’appuie également sur des expériences de psychologie sociale
qui montrent à quel point confrontés à la passivité générale, les individus ont en général une grande propension à se montrer passifs (ne pas secourir une personne agressée, par
exemple).
En ce qui concerne la grande partie de la population, qui n’a aucun intérêt à ce que le néolibéralisme étende ses
tentacules partout, Jacques Généreux évoque la propension au déni, et les conséquences d’une résilience qui, tout en lui permettant de survivre, la prive des cadres intellectuels permettant la
mobilisation : « je n’y crois pas, ce n’est pas vrai que le néolibéralisme est horrible, ça n’existe pas, ce système rend tout le monde heureux, c’est la mondialisation
heureuse… ».
Le « bilan de l’enquête » qui conclut près de 450 pages de réflexion, avance que :
« Parce qu’elle défait l’unité de l’être et celle des groupes humains
indispensables à l’intégrité et à la santé mentale de l’être, la dissociété est une source continue de souffrance psychique ; elle constitue donc une pathologie sociale.
[…]
L’être humain ordinaire est prédisposé à protéger son intégrité psychique contre une
situation de conflit intérieur anxiogène par un réflexe de déconnexion avec la réalité, d’absence du moi, qui efface ou atténue fortement le sens de sa responsabilité.
[…]
La résilience, tout en préservant la santé psychique de l’individu, peut avoir pour
effet d’aggraver une pathologie sociale en inhibant la volonté et la capacité de résistance des individus.
Tout comme une maladie psychique enferme plus le malade dans son problème qu’elle ne
l’engage à le résoudre, une maladie sociale peut donc avoir pour effet et pour fonction de pérenniser et renforcer le système qui l’engendre. Ainsi, la dissociété suscite des stratégies de
défense individuelles (passivité, identification, etc.) et collectives (communautarisme) qui favorisent en réalité son extension au lieu de la combattre.
Et enfin : La dissociété piège
une communauté humaine dans un gigantesque ‘dilemme du prisonnier’ : l’immense majorité de ses membres aurait intérêt à une société coopérative et solidaire, mais la réaction la plus
rationnelle pour la plupart des individus consiste à adopter ou à tolérer le modèle dissociétal de la compétition solitaire » (LD, p.447-448).
C’est alors que démarre le dernier chapitre du livre, et à mon avis, il est fortement marqué par l’appartenance de
l’auteur, au moment de sa rédaction, au Parti Socialiste. C’est dans ce chapitre, et dans celui-là seul, que certains discours me font grincer des dents : l’idée que les gens qui militent
dans des partis « antilibéraux » ou bien dans la sphère associative « altermondialiste » perdent un peu leur temps… Que ce qui est utile et pertinent, c’est au contraire
d’infiltrer le Parti Socialiste pour l'infléchir vers la gauche… Pour le reste, je trouve que cette « conclusion provisoire » énonce des choses très justes.
Pour commencer, l’idée que non seulement il est permis de dénoncer les travers du néolibéralisme sans proposer un
système politique « alternatif » clés en mains (« La légitimité d’une contestation ne réside pas dans une proposition alternative, mais dans l’inhumanité de ce qu’elle
dénonce », LD, p.450), et que par ailleurs, les politiques et les systèmes alternatifs existent déjà de multiples manières (en termes d'instruments démocratiques ou économiques, il n'y a
qu'à regarder dans l'histoire et dans les différents pays du monde, mais aussi dans les formes économiques "alternatives" comme les coopératives...). Il s’agit donc, dans un positionnement
politique consistant, de « choisir sa route » (la société que l’on veut, reposant sur les fondements anthropologiques qui nous semblent justes) avant de « choisir son moyen de
transport » (les instruments permettant d'évoluer vers la société que l'on veut voir advenir).
Dans un discours tourné vers l'action, Jacques Généreux appelle à une insurrection des consciences politiques, et à une opération collective de « libération des esprits » des réflexes qui
« font tourner la ronde humaine à l’envers ». « Avant de partir au combat contre le néolibéralisme, posons-nous donc la question de la nature précise du mal à combattre et de la
méthode adaptée à ce combat. […] Le premier des maux à combattre est la prédisposition d’une majorité d’entre nous à s’adapter à une société inhumaine plutôt qu’à la combattre »
(LD, p.453). Dans cette libération des esprits, il s’agit de s’adresser avant tout aux individus convaincus des méfaits du néolibéralisme, mais qui croient n’avoir aucun pouvoir pour y changer
quoi que ce soit.
Or, la difficulté, une fois cette contamination positive des esprits effectuée, c’est que dans les simulacres de
démocraties dans lesquelles nous vivons, il est en réalité très difficile, avec les choix qui sont offerts aux élections, de réorienter la politique (le discours de Jacques Généreux ne prend pas
très au sérieux les candidatures antilibérales aux élections). C’est en conséquence que les lecteurs sont appelés à « adhérer aux partis politiques, [vraisemblablement, aux partis
sociaux-démocrates] et […] y mener la bataille interne pour changer la ligne majoritaire » (LD, p.459).
L’auteur appelle aussi à unir la gauche sur un projet « résolument opposé à la disociété néolibérale », un
projet qui promette une véritable révolution démocratique, pour « placer la mise en œuvre des politiques sous le contrôle effectif des citoyens » et qui mette en œuvre une
révolution du discours politique, en replaçant au cœur de ce projet la fondamentalité du « vivre ensemble ».
Jacques Généreux a publié ce livre en 2006. En janvier 2008, il a publié la version révisée que j'ai lue. En juin 2009,
il a été tête de liste aux élections européennes, pour le Front de Gauche, dans la région ouest. Aujourd’hui, il considère que le Front de Gauche est la réponse politique la plus appropriée à la
dissociété néolibérale, comme il l'énonce par exemple dans son discours de Saint Brieuc, en avril dernier :
C'est un dessert tellement facile, tellement pas cher, tellement léger et rafraîchissant, tout en étant particulièrement goûteux, que
j'ai envie de vous le faire partager.
Alors voilà: il vous faut de la purée d'amandes blanches en bocal (se trouve en magasin bio), du sucre en poudre, et de l'agar-agar.
Vous délayez deux bonnes cuillers à soupe de purée d'amandes et du sucre à votre convenance dans un litre d'eau, dans une casserole (attention, il faut y aller progressivement pour que la
consistance soit homogène), vous saupoudrez une cuiller à café d'agar-agar par dessus cette préparation, vous portez à ébullition, vous laissez bouillir un tout petit peu. Ensuite vous transférez
le contenu de la casserole dans un saladier, et vous laissez refroidir. Puis vous placez au réfrigérateur.
Je crois qu'on peut intégrer des fruits secs ou frais à la préparation. On peut aussi réaliser de la même manière toutes sortes de flans, par exemple avec des fraises... L'agar-agar est un
gélifiant naturel à base d'algues, un substitut à la gélatine qui, elle, n'est pas du tout végétarienne, mais au contraire fabriquée avec les restes des cadavres d'animaux comme les os ou la peau
(fraises Haribo, chewing-gums dragées Hollywood et autres petits lézards translucides = triple beurk!).
Dimanche soir, minuit, la région Grand Ouest devient bleue sur le site de France Presse. Je clique, Jacques Généreux n'est pas élu,
j'éteins mon ordinateur, clic, clac.
Ce matin dans la salle des profs, je suis alpaguée par un collègue. Ah, tu dois être contente des résultats, parce que, blablabla,
c'est la liste qui a le plus parlé d'Europe, ah oui ils sont européens, hein...
Je n'ai même pas compris à quoi il faisait allusion. A Europe Ecologie? C'est probable. Dans ce lycée, ils ne savent pas très bien
comment me catégoriser. Terroriste écologiste? Communiste radicale? Sur la politique, "ils" baratinent un peu, tout en croyant raconter des choses vraiment pertinentes. Café du commerce autour du
distributeur de boissons.
Alors, qu'est-ce que j'en pense? Je suis un peu dépitée.
En Ile de France, on a élu Rachida Dati! Cette greluche incompétente, frivole, débile, qui de la chose publique n'en a vraiment rien
à faire!
En Europe, c'est la grande victoire des partis populistes... Mais les gens, ils en veulent encore? Ils veulent en bouffer encore??
C'est sûr, en Espagne, on a beaucoup parlé d'avortement... C'est quand même drôlement important d'empêcher les femmes d'avorter. Ben oui, on s'enfonce dans la misère, on travaille plus, on gagne
moins, on ferme sa bouche, mais la morale est sauve! On vote pour des gens respectables, de droite quoi! Comme par exemple Berlusconi! Ah, ça, un homme avec des valeurs chrétiennes...
Alors en France, on a beaucoup voté pour Europe Ecologie. C'est sûr, et ça me fait plaisir de penser que José Bové devient député européen. Mais sur la base de quoi y a-t-il eu cette explosion de
voix? La prochaine fois, les mêmes se tourneront vers le MODEM, vers le PS... A observer les comportements électoraux autour de moi, je me fais vraiment du souci. En fait, j'ai le sentiment qu'il
y a des motifs d'ordre psychanalytique qui empêchent les gens de prendre conscience du système politico-économique qui les opprime, et de s'y opposer [un peu de patience - j'ai presque fini
La Dissociété - sur ce sujet, j'aurai plein de choses passionnantes à vous transmettre]... Je ne vois à cet aveuglement, à ce déni de ce qui existe, aucun motif rationnel...
Mais j'assiste éberluée à des réactions tellement étranges, tellement inexplicables, que je ne peux m'empêcher de penser qu'elles ont des motifs inconscients...
Hier par exemple, discussion post-théâtre.
"Il faut que je rentre chez moi, je vais aller voter.
- Ah oui, moi j'ai voté tout à l'heure, pour le Front de Gauche.
- Ben moi, je vais voter pour le PS.
- Quoi?? Tu vas voter pour le PS? Tu sais qu'au niveau européen, pendant la dernière mandature, le PSE a voté à 92% comme les partis de droite? C'est vraiment bonnet blanc et blanc bonnet,
surtout au niveau européen, toutes les directives de dérégulation, ils y vont, à pieds joints...
- Ah oui mais moi j'aime bien le PS, je sais pas, j'aime bien... Eh puis en plus, je pense qu'ils sont européens, ils sont plus européens que l'UMP.
- Oui enfin tu sais, "être européens", il faut voir ce qu'on entend par là. Tu peux être "européenne" pour l'Europe du fric, par exemple. Toi, tu es d'accord avec le positionnement néolibéral du
PS, tu trouves que c'est bien, cette société que ça nous construit?
- Oh mais moi de toute façon, j'y connais rien...
- Tu sais, c'est pas tellement compliqué, et puis, tout le monde sait bien maintenant que le PS vire complètement centriste. C'est pas une interprétation fantaisiste de l'actualité politique...
Tu peux par exemple aller voir sur le site du Parlement Européen, tu peux voir, qui a voté pour quoi: toutes les directives qui cassent les services publics, par exemple...
- Ah oui mais moi, je veux pas voter pour les extrêmes, tu vois les extrêmes, je me méfie...
- QUOI? Tu considères que le Front de Gauche est extrémiste? La plupart des gens du Front de Gauche, ils étaient encore au PS il y a six mois, alors, extrémistes... Et puis, tu sais, ce
sont pas des rigolos, ils ont un projet construit, une histoire solide, et une vraie pensée politique, par exemple il y a Jacques Généreux, et...
- Ah oui mais tu vois, je trouve que ce n'est pas tellement réaliste, le projet, je veux dire, c'est pas tellement réalisable...
- Ah bon? Mais tu fais référence à quoi dans le programme du Parti de Gauche, qui ne serait pas réalisable?
- Oh ben le programme je sais pas, mais je trouve que de toute façon c'est tout émietté, ils arrivent jamais à s'entendre à gauche, alors moi, j'aime mieux voter pour un grand parti...
- Tu sais, ce sont des élections à la proportionnelle, donc il n'y a pas à avoir peur que ta voix soit perdue. Moi, je trouve que ça a du bon le multipartisme, la diversité des projets, et des
propositions, qui stimule le débat...
- Oh de toute façon moi j'y connais rien. Je sais que j'ai tort hein, je ferais mieux de m'informer... Tu vois, je suis d'accord avec toi que c'est pas bien ce qu'ils font dans les hôpitaux, et
puis tu vois, par exemple, je suis prête à me mobiliser si un enfant sans papiers est menacé, mais au niveau national, non je sais pas, c'est compliqué, c'est flou...
- Ben moi je trouve que c'est pas tellement compliqué, franchement. En tout cas je trouve que c'est à chaque personne de prendre sa décision, mais il faut que ce soit une décision informée, comme
toutes les décisions qu'on prend...
- Oui ben oui, bon...
- Bon, ben...
- Oh là là il est déjà 17h, bon, je vais y aller...
- Bon, bonne soirée alors. Allez, salut!"
Lundi soir, lendemain amer. Raoul-Marc Jennar non plus n'est pas élu. Jacques Généreux, Raoul-Marc Jennar, des intellectuels engagés, solides, qui sur l'Europe en connaissent sans doute, à eux
seuls, bien plus que tout l'UMP et le PS réuni. J'aurais vraiment, vraiment aimé voir ce que ça pouvait donner, des gens comme ça au Parlement Européen.
Mais mes concitoyen-ne-s ne les connaissaient pas, je crois. Il faut dire que ni l'un ni l'autre n'est tombé enceinte cette année de père inconnu; ni l'un ni l'autre ne s'est marié avec une
top-model, ou n'a été pris en photo avec de jeunes prostituées; ni l'un ni l'autre n'a détourné d'argent, ni truandé des élections...
C'est à désespérer? Dans cette situation affligeante, je mesure chaque jour ce que cela m'apporte d'appartenir à un parti politique, même si je n'y suis pas terriblement active. J'ai l'impression
d'avoir les yeux à peu près ouverts sur la société dans laquelle je vis, et de rencontrer des gens qui m'aident à penser ce monde...
Vous trouvez que je suis élitiste? Que je suis prétentieuse? Que je méprise les choix et les comportements de mes concitoyen-ne-s?
C'est bien possible... Ca m'arrive parfois. Autant je crois en les êtres humains dans leurs relations interindividuelles, dans leur rapport à ce qui les entoure directement... Autant sur le plan
politique, bof. Et vous, vous en pensez quoi?
Voilà, voilà… C’est une bonne occasion de se rencontrer, de passer un moment convivial ensemble, de manger de bonnes
choses…
Rendez-vous le samedi 20 juin, à 13h.
Pour venir au Parc Montsouris, il faut prendre le RER B et sortir à la station Cité Universitaire. En tournant à gauche
juste en sortant de la gare, on peut entrer dans le parc. Ensuite, il faut suivre le fléchage qui sera mis en place, et on se retrouvera sur le petit plateau qui surplombe le lac. Sur la carte
ci-dessous, le lieu du rendez-vous correspond à la petite croix noire.
Le principe c’est que chacun-e apporte un plat (tarte, salade, dessert…) à partager avec les autres, et/ou des choses à
boire. On apporte aussi ses couverts, son assiette.
Si vous avez envie de venir, vous pouvez me contacter avec le formulaire de ce blog, et je vous envoie mon numéro de
téléphone portable (je préfère ne pas le laisser ici).
J’avais un grand-père très doux. Il s’appelait Laurent, il est mort lorsque j’avais quinze ans. Je me souviens qu’il
avait une tendresse particulière pour les chevaux. Pour son anniversaire –je crois bien qu’il s’agissait du soixante-dixième – ma mère avait fait agrandir et encadrer une toute petite photo
qu’elle avait trouvée chez lui. Je me souviens bien de cette photo. Elle était en noir et blanc, il y avait une petite tache blanche quelque part et un fin contour blanc, ondulé sur le bord. On y
voyait deux chevaux – un cheval et un poulain, peut-être bien ? – devant la ferme où mes grands-parents avaient vécu une grande partie de leur vie. Le cadre de l’agrandissement était en bois
marron. Mon grand-père avait été très ému de recevoir ce cadeau, et il l’avait accroché dans le salon. Je crois bien qu’il y est toujours – c’est chez ma grand-mère, aujourd’hui. Des années plus
tard, lorsque mon grand-père était déjà mort, ma mère a appris que si son père, paysan pauvre du Haut-Doubs, gardait des chevaux, ce n’était pas pour l’agrément, c’était pour les vendre à la
boucherie. Dans son enfance, elle ne l’avait pas su, pas compris, et elle a été très peinée lorsqu’elle l’a découvert. Quand je pense à mon grand-père, je me dis que pour lui, ce devait être
l’ordre normal des choses. Il venait d’une famille paysanne, et il n’aurait certainement pas pu devenir autre chose que paysan. Je me souviens avoir plusieurs fois entendu dire que lorsqu’il
avait vendu ses vaches, vers l’âge de cinquante-cinq ans, lorsqu’il avait quitté la ferme dans la montagne pour descendre habiter dans le village et devenir ouvrier horloger dans une usine, il
avait beaucoup pleuré. Il les aimait sûrement, ses animaux. Et dans le même temps, il ne pensait pas qu’il pouvait en être autrement pour eux que d'être tués dans un abattoir, d’être découpés en
morceaux et de finir dans des assiettes. Lui-même ne semblait pas éprouver d’états d’âme devant la viande qui se trouvait dans la sienne. Il vivait dans un milieu conservateur, reculé, isolé.
« Végétarien », je ne crois pas que cet adjectif lui évoquait grand-chose.
Il y a aujourd’hui, dans mon entourage familial et amical, beaucoup de personnes qui chérissent les chats. Mes ami-e-s,
les membres de ma famille organisent leurs vacances en fonction de ces petits compagnons, se rongent les sangs pour eux lorsqu’ils sont malades, cherchent la meilleure nourriture pour qu’ils se
sentent bien, organisent étroitement leur quotidien en fonction d’eux. Lorsque j’apprends à les connaître, Zouzou, Lucie, Samy, Caillou… je comprends l’affection qu’ils suscitent. Ce sont des
êtres tellement sensibles, aimants, drôles, touchants… Si j’essaie d’évoquer les chiens qui se trouveraient dans mon entourage, je me rends compte qu’il n’y en a pas tellement. Autour de moi, on
fait plutôt dans le chat. Et si je passe en revue les autres animaux – vaches ; cochons ; moutons ; chèvres ; poules ; saumons… – je me rends compte que je ne pourrais
citer le nom de personne au sein de ces espèces. Autour de moi, il n’y en a pas, de gens qui chouchoutent une vache ou un cochon… Enfin, si. Il y a ma cousine Claire, qui est paysanne dans le
Jura, et qui se passionne pour les vaches depuis l’adolescence. Elle garde des Montbéliardes, dont elle s’occupe le mieux possible ; elle les vend quand même. Elle dit « On se voile un
peu la face, parce qu’on les vend à d’autres éleveurs, et après… ». En tout cas, à part pour ma cousine Claire, les autres animaux que les chats appartiennent à une sorte de no man’s land de
la pensée et de la représentation. Pourtant, je me dis qu’on pourrait imaginer des petits cochons mignons et touchants, qui s’appelleraient, par exemple, « Zozo », ou bien
« Sulie », ou bien « Syma », qui développeraient des liens d’affection si on leur en donnait l’occasion, s’ils n’étaient pas soumis depuis leur naissance à une sorte de désert
sensoriel, dans leurs élevages industriels, privés de mère, privés de terre, privés de soleil… Bien sûr, les petits Zozo de la réalité deviennent un peu comme les humains élevés dans un placard,
qui ne reçoivent en guise de stimulation affective que des coups. Ils deviennent des sortes de psychopathes animaux. Ils ne sont pas tellement attachants - pas comme les chats de mon entourage,
qui sont stimulés, chouchoutés, qui peuvent devenir des êtres sensibles et intelligents grâce aux relations qu’on développe avec eux. De toute manière, même s’ils étaient attachants, on ne le
saurait pas, parce qu’on ne les voit jamais entiers, et ce ne sont pas les morceaux de jambon ou de saucisson qui pourraient nous renseigner sur l’être dont ils constituaient la chair. Ces petits
Zozo, qui en fait n’ont même pas de nom, ne connaissent jamais qu’une existence morne, vouée à la rentabilité, dans lequel leur ressenti n'est le souci de personne. Est-ce que cela rend
acceptable tout ce système d’exploitation et de tuerie ?
Dans mon entourage, dans ma famille, on sait bien que les abattoirs, ça n’est pas l’euthanasie qu’on réserve à un chien
malade, et qu’on caresse dans ses derniers instants pour qu’il passe en douceur de l’autre côté. On sait ce que signifient les adjectifs « végétarien », « végétarienne ». On
sait que c’est bon pour la santé. On sait que la viande, ce n’est pas nécessaire. On a un entourage compréhensif, qui ne s’offusquerait pas qu’on refuse de manger la chair des animaux. On habite
tout près de Biocoop, tout près du Monoprix, où il y a plein de bons aliments, teneur en souffrance 0% garantie. Et pourtant, on ne passe pas le cap. Et moi je me demande : pourquoi ?
Qu’est-ce qu’on attend ? Je pense aux expériences de psychologie comme celles de Stanley Milgram, qui ont démontré comment la soumission à l’autorité, le conformisme et la peur de la
démarcation individuelle pouvaient favoriser les comportements les plus cruels pour autrui. A l’expérience de la prison de Stanford, qui a montré comment de simples étudiants pouvaient se
transformer en bourreaux lorsque le groupe les y incitait et banalisait la violence [ces exemples sont cités dans l’avant-dernier chapitre de La Dissociété]. Je me dis que tout le monde
accepte cette horreur faite aux animaux parce que tout le monde accepte cette horreur parce que tout le monde accepte cette horreur... Et là, j’ai vraiment très envie de crier.
Voilà des semaines (des mois?) que je décortique La Dissociété de Jacques Généreux, à pas de fourmi, en
songeant au bon article je pourrais écrire sur ce blog à propos de ce grand bouquin... Limace intellectuelle, j'intercale cette lecture, sur les fondements idéologiques du néolibéralisme, avec
l'engloutissement de polars plus ou moins classe et plus ou moins cucu la praline, ou bien de drôleries de David Lodge, dans le métro et le train pour Saint Nom la Bretèche. Toujours est-il que
si je me connecte aujourd'hui sur Over-Blog.com rubrique Administration, ce n'est pas pour chroniquer ce brillant essai politique mais un ouvrage d'un genre totalement différent... Les hommes
viennent de Mars - Les femmes viennent de Vénus.
Comment, mais comment a-t-elle pu en arriver là? Vous demandez-vous. Quel niveau de dérérébration a-t-elle atteint pour tomber aussi bas? Eh bien... Voici la véridique histoire qui m'est arrivée,
tout à l'heure dans le TGV en provenance de Dijon. En montant dans le train, je me suis installée à ma place, qui se trouvait à côté de celle d'une authentique greluche, certifiée greluche, qui
était en train de vérifier son maquillage dans une petite glace lorsque je me suis assise. Queue de cheval haute, petit sac à main en cuir beige, fringues dans le genre Minette-Land. Quand elle
ne somnolait pas, quand elle ne téléphonait pas "Oh ouaaiis, j'suis allée dans un parc d'attractions avec ma famille, c'était tooop...", elle lisait vaguement un livre, parce que les greluches
lisent parfois, mais ce n'est pas pour se dégreluchiser, c'est plutôt pour se renforcer dans leur grelucherie; elle lisait Les hommes viennent de Mars - Les femmes viennent de Vénus. Si
cette greluche avait été mon élève, je ne me serais pas privée, avec toute la rigidité qui me caractérise, de lui faire remarquer qu'elle n'était absolument pas attentive aux consignes qui
étaient données dans le train. Première consigne, "nous rappelons aux utilisateurs de téléphones portables qu'ils doivent passer leurs appels depuis les plateformes", entre les wagons, quoi. Mais
Greluche a passé un bon moment en ligne avec sa copine "oh ouaais, ben ouaais...", et moi qui étais très irritée, je n'ai rien dit, je me suis retenue. Et puis, à l'arrivée en Gare de Lyon,
"Veillez à ne rien oublier à votre place". Greluche avait oublié son livre sur le siège!! Moi, secrètement curieuse, je me suis dit que je n'allais pas le lui faire remarquer, mais pas non plus
le lui cacher, et je me suis ostensiblement écartée de ma place pour qu'elle remarque son bouquin, elle, déjà debout dans l'allée. Rien, pas un regard en arrière, pas une vérification, Greluche
s'est précipitée à la sortie du train avec sa petite valise, et je l'ai vue, par la fenêtre, disparaître dans la foule de la gare.
Bon, je suis bonne pour vous chroniquer ce grand ouvrage, à la profondeur argumentative irréprochable et au style percutant. Comment vous expliquer? Les hommes viennent... adopte une
perspective totalement opposée à celle de Mix-Cités. Là où Mix-Cités cherche à déconstruire, à montrer comment la construction sociale des genres est sclérosante, comment elle nous enferme dans
des modèles ultranormés qui nous empêchent de nous épanouir, John Gray (c'est l'auteur, il s'appelle comme ça) impose une chappe de plomb sur ces stéréotypes. Si les hommes sont comme ci et les
femmes comme ça, c'est en vertu d'une loi irrévocable; on ne sait pas si ce sont les gènes ou le Bon Dieu qui en ont décidé ainsi, mais ce qui est sûr, c'est qu'il ne faudrait pas s'aviser qu'il
en soit autrement! Dans l'univers de ce psychologue de supermarché, les femmes sont des personnes ultrasensibles, qui vivent pour recevoir l'approbation et l'affection de leur mari (Roger, si tu
nous lis...), tandis que les hommes vivent dans le culte de la performance et de l'efficacité. Les femmes veulent toujours parler de leur tracas, et attendent toujours de leurs maris des petits
gestes qui ne viennent jamais; les hommes sont saoulés par l'attitude de ces créatures incompréhensibles, qui passent leur temps à leur faire des remontrances sur leur comportement, lorsqu'ils
s'égarent en voiture (naturellement, ce sont toujours eux qui conduisent) ou bien lorsqu'ils dédaignent un peu trop les travaux ménagers (naturellement, ce sont elles les cheftaines de ce genre
d'activité, et ce sont donc elles qui sont amenées à demander à leur époux "est-ce que tu pourrais m'aider à éplucher les pommes de terre?", ou bien "est-ce que tu pourrais descendre la
poubelle?").
La grande idée de ce John Gray, c'est que les femmes et les hommes sont des êtres tellement différents, qu'ils comprennent tout de travers quand leur conjoint ou leur conjointe s'adresse à eux
(dans cet univers, il ne peut pas y avoir des hommes avec des hommes, des femmes avec des femmes, des gens qui vivent tout seuls... Il n'y a que des vieux couples moisis d'Américains qui veulent
"retrouver de la passion dans leur couple" parce que franchement, ça ne va plus trop...). Puisque ces êtres si dissemblables ne peuvent se comprendre spontanément, John Gray propose tout un tas
de listes de traduction à l'usage des époux désorientés, en somme, une sorte de dictionnaire féminin-masculin: quand la femme dit ceci, voilà ce que ça signifie. Quand l'homme se comporte comme
cela, voilà ce qu'il faut comprendre. En général, la traduction s'effectue plutôt dans le sens féminin-masculin, parce que comme l'explique cet expert de l'hétéronormalité, les hommes, quand ça
ne va pas trop, ont plutôt tendance à se replier "dans leur caverne". En fait, il explique que de manière générale, les hommes ont à la fois tendance à rechercher l'affection de leur compagne, et
à rechercher la solitude, l'indépendance... Tandis que les femmes, qui ne sont pas des êtres humains à part entière, sont totalement consacrées à leur relation avec leur mari. De toute la
journée, elles ne recherchent et n'attendent que ses signes d'affection. Parfois, elles ont besoin de se replier "dans leur puits", mais ce n'est pas parce qu'elles aspirent à autre chose qu'à se
frotter contre les jambes de leur mari, comme des chattes en chaleur, non, c'est parce qu'elles sont déçues, vexées... lorsque leur soleil, l'être central de leur existence, n'a pas été à la
hauteur.
C'est dans de telles situations que les hommes doivent redoubler d'efforts et de persévérance pour reconquérir leur épouse. John Gray leur livre une liste de 101 "trucs pour marquer des points
auprès d'une femme":
"En rentrant à la maison, allez embrasser votre femme avant de faire quoi que ce soit d'autre" (laquelle n'a logiquement pas d'emploi et s'est étiolée toute la journée en attendant son Robert
Bidochon).
" Posez-lui des questions spécifiques indiquant que vous vous souvenez - et que vous vous préoccupez - de ce qu'elle vous raconte et de ce qui lui arrive. Par exemple 'Comment s'est passé ton
rendez-vous chez le médecin?' "
"Accordez-lui vingt minutes d'attention exclusive et soutenue, sans toucher à votre journal ni vous laisser distraire par autre chose pendant ce temps."
" Dites-lui qu'elle est très belle."
"Prenez-la dans vos bras au moins quatre fois par jour. "
" Dites-lui 'je t'aime' au moins deux ou trois fois par jour. "
" Faites-vous un devoir de lui montrer de l'affection de temps en temps, sans motivation purement sexuelle. "
" Soyez patient quand elle se confie à vous. Et, surtout, ne regardez pas votre montre! "
" Ne changez pas continuellement de chaîne quand elle regarde la télévision avec vous. "
" Proposez-lui de conduire lorsque vous effectuez ensemble de longs trajets en voiture. "
" Riez à ses plaisanteries. "
Etc, etc, etc.
Médusée devant cette énumération aussi invraisemblable qu'édifiante, je me pose une question cruciale, à laquelle John Gray ne répond nullement dans son ouvrage: la femme semble tout
naturellement portée à aimer son mari et à ne désirer que lui, mais, en ce qui concerne l'homme, qui semble plus naturellement tourné vers son journal, sa bière et ses bons copains, pourquoi
devrait-il s'astreindre à une telle masse d'impératifs, dans quel but se robotiser ainsi, jusqu'à soumettre le plus infime de ses gestes, le moindre comportement quotidien à ces préceptes? Dans
quel but devrait-il adopter un comportement en apparence si contraire à ses penchants spontanés, et se décarcasser pour complaire à une créature aussi barbante que sa femme? Pour le sexe? C'est
ça que tu penses, John Gray?
Peut-être avez-vous visionné l’affligeante émission programmée le 9 avril sur France 5, à propos du végétarisme. Peut-être avez-vous trépigné
devant le spectacle d’un André Méry assailli par les remarques bêtifiantes et pathologisantes de deux gugus hargneux, l’un médecin, et l’autre nutritionniste, « Manger de la viande c’est
NA-TU-REL ! » ; « Jamais je ne voudrais être végétarien, c’est bien trop triste » ; « Les végétariens sont des idéologues sectaires » ;
« Mais alors, c’est donc toute la culture française que vous voulez remettre en question ? »…
Je me suis prise à imaginer qu’André, las de ces attaques toujours stéréotypées et rarement pertinentes sur le
végétarisme (IV nous dira combien de points carotte mérite la prestation des deux gincheux !), qui tendent à le
constituer en mode alimentaire marginal et donc forcément critiquable, pourrait décider de se détourner momentanément, dans ses écrits, de l’examen de la culture végétarienne, pour se consacrer à
celui de la culture viandivore. Par là, il pourrait démontrer que la culture viandivore n’a pas existé en tout temps et en tout lieu, mais qu’elle a émergé dans des des conditions agronomiques,
économiques et culturelles bien précises, puis qu’elle a été soutenue par la communauté diététique, éducative, politique, religieuse – que sais-je encore ! - avant de devenir un modèle
universel, tellement prégnant qu’il en est devenu invisible. De norme universelle, le viandivorisme se trouverait alors ramené à ce qu’il est effectivement : une option alimentaire et
culturelle parmi d’autres, un choix pas plus légitime qu’un autre, et notre André pourrait rabattre le caquet des vilains viandivores agressifs et intolérants. Ce serait intéressant, n’est-ce
pas ? Il s’agit pour l’instant d’une fiction.
Ce qui m’a donné l’idée, c’est ce livre remarquable, que mes amis Nathan et Stéphane m’ont offert la semaine dernière,
L’Invention de la culture hétérosexuelle, de Louis-Georges Tin. Universitaire diplômé en lettres, nourri de littérature médiévale, de constructivisme social à la Michel Foucault,
et de pensée queer anglo-saxonne, Louis-Georges Tin s’est beaucoup intéressé dans ses premiers travaux à la culture gaie et lesbienne
– il a d’ailleurs rédigé un Dictionnaire de l’homophobie qui a l’air tout à fait passionnant. Et puis, il y a peu, mi par provocation vis-à-vis de certaines personnes de son entourage
qui trouvaient tout à fait saugrenu qu’on constitue la culture homosexuelle comme objet d’étude [1], mi par intérêt intellectuel profond pour le sujet, dans la dynamique des nouvelles
« studies » qui émergent dans les sciences humaines et sociales aux Etats-Unis – les « white studies » qui font suite aux « black studies », les « men
studies » qui font suite aux « women studies »… -, Louis-Georges Tin a décidé de se lancer dans une histoire de l’hétérosexualité, dont l’ouvrage offert par mes amis constitue le
premier volume. Le projet de cette histoire, c’est de déconstruire le naturel et l’évident, de montrer que la culture du couple hétérosexuel n’a pas toujours été prégnante, que le modèle qui nous
est quasi universel a émergé dans des conditions historiques datées, et qu’il s’est heurté à de nombreuses résistances de la part des institutions officielles (la chevalerie, l’Eglise, la
médecine) avant de se constituer comme hégémonique.
Je vous entends penser. De tout temps, vous dites-vous, des femmes et des hommes se sont accouplés pour produire des
enfants ! Certes, mais ce n’est pas de cela qu’il est question. Il est question ici de culture, pas de pratiques. Certes, il y a toujours eu des hommes pour coucher avec
des femmes (et le contraire), sinon nous ne serions pas là, mais leur relation n’a pas toujours eu la portée symbolique et culturelle qu’elle a aujourd’hui. Au contraire, au "Moyen Age
Supérieur", les relations qui étaient exaltées et valorisées étaient des relations entre hommes, tandis que les femmes, qui ne jouissaient alors d’aucune considération sociale, étaient soit
complètement négligées soit purement chosifiées – l’auteur rapporte plusieurs exemples littéraires où un chevalier, pour témoigner de la force de son lien à un autre chevalier, décidait tout
simplement de lui « donner » sa femme, sans aucun égard pour la créature en question.
Le cœur démonstratif de l'ouvrage consiste en de multiples références littéraires et théâtrales qui exposent comment la
culture hétérosexuelle a émergé dans la littérature avec le développement de la poésie courtoise au XIIIème siècle, puis comment le modèle culturel du couple hétérosexuel a évolué de manière
contrariée et sinueuse, contesté par les hommes de guerre qui y voyaient une menace pour la virilité des hommes [2] , et par les hommes d’Eglise, qui cherchaient toujours à faire valoir la
supériorité de l’amour de Dieu sur l’amour charnel. On assiste avec cette histoire au triomphe progressif de la thématique du désir et de l’amour hétérosexuel, en particulier dans le théâtre,
malgré les multiples tentatives de l’Eglise pour cadrer la production littéraire, pour la rendre plus conforme à son dogme : en incitant les poètes à réécrire leurs œuvres à la gloire de
Dieu ou de la vierge Marie, ou bien en stimulant une production spécifiquement chrétienne, ne valorisant pas outre mesure l’amour entre hommes et femmes, ou au moins le cantonnant à la
perspective du mariage et à une visée reproductive. On comprend enfin comment l'institution médicale a joué un rôle fondamental pour promouvoir le modèle hétérosexuel comme normal et sain, en
opposition cette fois à un contre modèle qui a été édifié comme repoussoir : celui de l’homosexuel !
C’est un livre qui ouvre de multiples pistes de réflexion, qui défait beaucoup d’idées reçues, et qui est écrit de
manière claire et agréable. C’est un livre éminemment politique, en ce qu’il démonte pièce par pièce une norme qui, comme toute norme digne de ce nom, enferme autant qu’elle exclut: elle
décourage les conformes d'envisager d'autres manières d'être, quels que soient leurs frustrations et leur inconfort; elle déconsidère les non conformes, parce que non hétéro, parce que non
sexuels, parce que tout simplement autres. J’attends avec impatience les deux prochains tomes de l’histoire de l’hétérosexualité ! Et si André Méry décide d’écrire sur la culture viandivore,
je suis intéressée aussi…
[1] La culture hétérosexuelle, n'en parlons même pas!
[2] Aujourd’hui, les hommes, les vrais, doivent montrer qu’ils savent conquérir les
femmes, ces greluches, mais au Moyen Age, on considérait plutôt que les hommes qui se souciaient des femmes étaient ramollis et efféminés !
L’arnaque du marché des permis d’émissions, ou comment Kyoto rapporte de l’argent aux entreprises des pays riches (tandis que la Terre continue à se
réchauffer…)
C'est un article écrit pour Rouge et Vert. L'illustration est de Mathieu Colloghan.
Lorsque les médias abordent la question du protocole de Kyoto et des négociations internationales autour du changement climatique, les
questions traitées sont presque immanquablement les mêmes : quels pays ont signé, ou vont signer (le cas des Etats-Unis occupant une place centrale dans les discussions) ; à quelles
réductions d’émissions de gaz à effet de serre ces pays s’engagent.
La question de l’organisation juridique et financière des accords n’est presque jamais soulevée, ce qui contribue à laisser des
questions en apparence naïves, mais pourtant cruciales, en suspens :
- comment la politique de Sarkozy, pro-industrie automobile, pro-transports aériens, pro-Politique Agricole
Commune est-elle compatible avec l’application de ce Protocole ?
Pour répondre à ces questions, il faut comprendre en quoi consistent effectivement les accords internationaux autour du climat,
ce pour quoi le livre d’Aurélien Bernier, Le Climat otage de la finance, publié en 2008 aux Mille et une Nuits, s’avère un outil très utile. Cet article s’appuie en grande partie sur les
explications contenues dans cet ouvrage.
Contexte général
Le Protocole de Kyoto est entré en vigueur en février 2005, ratifié par 172 Etats. Parmi ces Etats, seuls les pays
« d’économie de marché ou en transition » ont accepté des objectifs chiffrés de réductions d’émissions. Les pays « en développement » n’ont pas d’objectifs chiffrés et sont,
eux, impliqués par le biais des « Mécanismes de Développement Propre » explicités plus loin dans cet article.
Le Protocole couvre la période 2008-2012, et le pourcentage de réduction est à considérer par rapport à la date de 1990.
L’objectif annoncé est une baisse moyenne de 5,2% des rejets de GES (Gaz à Effet de Serre) par rapport à 1990, mais seulement pour les pays soumis à des engagements chiffrés. L’Europe s’est
engagée à une réduction globale de 8%, avec des variations selon les pays (la France, qui avait déjà un bilan « acceptable » en raison de l’importance du nucléaire, s’est par exemple
engagée à maintenir ses émissions au niveau de 1990).
Mécanisme des permis d’émission
Pour atteindre les objectifs du Protocole, on aurait pu envisager plusieurs instruments financiers et législatifs
« classiques » comme les taxes, ou bien les normes réglementaires. Mais les négociateurs ont opté pour un système beaucoup plus en accord avec les fondements idéologiques du
néolibéralisme : le mécanisme des permis d’émission, dont la justification économique peut sembler imparable, tandis que ses conséquences concrètes et symboliques posent des problèmes
graves, que nous allons mentionner plus loin.
Au fondement de ce choix, il y a l’idée que si un pays ou groupe de pays doit réduire ses émissions, les tonnes de GES
économisées n’ont pas toutes le même coût. Il sera moins coûteux, par exemple, de réduire les émissions du secteur hôtelier en procédant à des travaux d’isolation, que celles du secteur de la
papeterie qui nécessite dans tous les cas d’abattre une grande quantité d’arbres. D’où l’idée des permis, qui se fonde sur des dispositifs déjà mis en place au niveau national, par exemple aux
Etats-Unis, pour la réduction des émissions de dioxyde de soufre responsables des pluies acides dans les années 1990. Ce qui compte, avec ce genre de dispositif, c’est que le niveau global de
réduction soit respecté, et pas la manière dont la réduction se répartit entre les différents secteurs et sites. L’idée est donc que chaque entreprise émettrice de GES puisse choisir entre
réduire effectivement ses émissions, ou bien acheter des droits d’émission à une autre entreprise, qui, elle, a pu réduire ses émissions plus que nécessaire, et à moindre coût.
Le principe du Protocole de Kyoto est donc de délivrer des quotas aux sites les plus fortement émetteurs de GES, au début de la
période prise en charge par le Protocole (ces quotas sont alloués gratuitement). Pendant la période, les entreprises peuvent échanger leurs droits d’émission sur le marché, et doivent restituer à
la fin de la période une quantité de quotas égale à ce qu’elles ont effectivement émis. C'est-à-dire qu’elles doivent restituer leurs quotas si elles n’ont pas émis plus que ce qui leur était
permis, et leurs quotas plus d’autres quotas achetés à d’autres entreprises si elles ont dépassé leur propre quota. Pendant la période, les échanges financiers ont donc lieu strictement entre les
entreprises concernées par les quotas. En France, cela concerne 1124 installations, parmi lesquelles des entreprises de la chimie, de l’agroalimentaire, de l’énergie… Il existe une bourse du
carbone en France, qui est gérée entre autres par la Caisse des Dépôts, et le prix de la tonne de CO2 y évolue en fonction de l’offre et de la demande, comme le prix de n’importe quelle commodité
matérielle sur un marché.
« MOC » et « MDP »
A ce principe central sont adjoints deux autres mécanismes de flexibilité, qui entrent dans la logique des
« projets ». Si, pour les entreprises les plus polluantes, on effectue une comptabilité des émissions de GES, sur laquelle on se base pour attribuer les quotas, il existe aussi une
logique de comptabilité « en négatif », qui consiste à calculer ce qu’un projet aura permis d’éviter comme émissions de CO2, plutôt que de mesurer ce qui est effectivement
émis.
La « Mise en Œuvre Conjointe » (MOC) entre dans ce cadre. Il s’agit d’une généralisation du mécanisme des échanges de
permis aux relations entre Etats. Par ce mécanisme, des entreprises peuvent choisir de mettre en place un projet dans un autre pays, soumis à un engagement chiffré. Le plus souvent, il s’agit
d’un projet de reconversion industrielle. L’Europe de l’Est constitue une région attractive pour de tels projets, étant donné qu’elle « dispose d’un énorme gisement d’économies de CO2
avec son parc industriel vétuste et ses coûts de main d’œuvre particulièrement attractifs » (selon Aurélien Bernier). Avec peu d’investissements, les entreprises des pays riches
récupèrent donc des quotas d’émissions qu’elles peuvent soit utiliser, soit revendre sur le marché.
Le « Mécanisme de Développement Propre » (MDP) fonctionne selon le même principe, à la différence qu’il peut être
conclu entre un pays à engagement chiffré, et un pays sans engagement chiffré, autrement dit, entre un pays industrialisé et un pays « en développement ». C’est par ce biais que les
entreprises des pays riches investissent en Afrique ou en Asie et en tirent des bénéfices triples : bénéfices directs liés à l’investissement (par exemple pour l’installation d’une centrale
électrique) ; bénéfices en termes de crédits d’émission qui pourront être utilisés ou revendus ; bénéfices en termes d’image de la firme.
Dans les textes officiels, les MDP sont présentés comme permettant de développer une activité économique durable dans les pays
qui en ont le plus besoin, en favorisant leur équipement industriel avec des technologies « propres ». Dans la réalité, ils s’appliquent bien peu aux pays les plus pauvres, où il n’y a
pas de gisements de réduction d’émissions. Ils concernent à 73% la Chine, à 6% le Brésil, à 5% l’Inde, et seulement à 5% l’Afrique.
Un dispositif moralement contestable
Les pays les plus riches du monde, dont la France, sont historiquement responsables de la majeure partie des émissions de GES,
sources du changement climatique qui, lui, se répercutera avant tout sur les populations les plus pauvres de la planète. Or, les mécanismes de flexibilité du Protocole de Kyoto leur permettent de
continuer à être de gros émetteurs et d’éviter de légitimes remises en question de leurs modes de vie et de consommation. La réduction aura lieu dans les pays pauvres, comme les pays riches en
décideront, et leurs entreprises en retireront de juteux bénéfices financiers. C’est à ce propos que Pierre Cornut utilise l’expression de « CO2lonialisme » dans un article de
S!lence, tandis qu’Aurélien Bernier compare les compensations d’émissions induites par les mécanismes de flexibilité avec les indulgences qui avaient cours
dans l’Eglise catholique romaine.
Le dispositif de Kyoto est donc un dispositif sur lequel des entreprises particulièrement habiles, qui savent où et quand
investir, peuvent dégager des profits non négligeables. On assiste à une bataille des investisseurs sur le marché des « technologies propres », mais aussi à une course aux droits de
propriété intellectuels comparable à ce qui se produit avec les OGM, autour des « technologies anti GES ».
Un dispositif inefficace
Tout cela pourrait être profondément amoral, mais contribuer à une réduction substantielle des émissions de GES, qui permettrait
d’éviter des dérèglements irréversibles des écosystèmes, dont nous ne savons pas comment l’espèce humaine pourrait se sortir. Ce n’est malheureusement pas le cas.
Tout d’abord, on peut mentionner le fait que les objectifs du Protocole sont, selon Aurélien Bernier,
« dérisoires » : la baisse prévue par le protocole est de 5,2% par rapport aux émissions de 1990. Or, pour les pays signataires, les émissions avaient déjà chuté de 4,8% entre 1990
et 1997, période de négociation de Kyoto, en raison de l’effondrement des pays d’Europe de l’Est. Les pays signataires s’engagent donc en réalité à une réduction de 0,4%. Par ailleurs, comme ces
pays ne représentent que 40% des émissions totales, ce chiffre représente en fait 0,16% des émissions de GES sur Terre !
Ensuite, on peut déplorer que le Protocole exclue des secteurs aussi importants que les transports aériens internationaux
(considérés comme « trop complexes à prendre en compte »), ou bien de l’élevage, responsables d’émissions très lourdes. On peut par ailleurs contester la pertinence du choix des
entreprises auxquels les quotas sont attribués, en raison de la complexité de la mesure des émissions de GES : agit-on réellement là où les émissions sont les plus
importantes ?
Dernier point très contestable du dispositif, la question des sanctions, pour les pays qui ne respecteraient pas leurs
engagements, qui demeure taboue lors des Conférences des Parties, où les pays signataires se rencontrent. Aucun mécanisme de sanction n’est prévu pour un pays qui ne respecterait pas ses
engagements, à part celui d’être exclu du marché du carbone.
En conséquence, les émissions de GES sur Terre continuent à croître de manière alarmante, et les rapports successifs du GIEC
(Groupement International sur l’Evolution du Climat) revoient régulièrement leurs prévisions à la hausse concernant la gravité des changements climatiques à venir.
Mobilisations / alternatives
Les critiques présentées ici ne manquent pas d’engendrer une forte mobilisation contre un dispositif considéré comme injuste,
immoral et inefficace.
Dans un prochain article, nous présenterons ces mobilisations, ainsi que des propositions alternatives à ce système, sur
lesquelles la Commission Ecologie se prononcera.
[1] Silence n°361, Les nouvelles formes de colonialisme, octobre 2008.
C'est le soir et vous sortez de la Cité des Sciences et de l’Industrie, où vous venez de visiter une ènième exposition
sur l’empreinte écologique, les ressources en eau, l’énergie, que sais-je, et vous avez encore lu que le régime végétarien, gnagnagna, économe en eau, permet de nourrir la planète, blablabla…
Vous en avez plus que ras le bol de ces injonctions moralisatrices et bien pensantes. Manquerait plus que ces sales végétariens viennent remplir votre assiette à votre place, non mais !
Bref, vous avez envie de vous faire du végétarien, de tordre leur petit cou sensible, de taper sur leur svelte bide nourri au tofu, et de fracasser leur tête niaise et contente
d'elle-même.
Heureusement, vous n’avez qu’à traverser le parvis pour vous défouler symboliquement. Juste de l’autre côté de
l'esplanade (oui, au dessus du métro), il y a « La Pena Festayre », un restaurant-dancing façon Sud-Ouest de la France, qui fait hommage de manière multiple et joviale aux cadavres
d’animaux sous leurs diverses formes. Vous êtes accueilli par un videur costaud et peu amène. Rien que de penser à la réaction d’un végétarien frêle et chétif, qui voudrait en découdre avec lui,
ça vous fait bien rigoler. Puis vous entrez. Vous passez dans une sorte de boîte de nuit surchauffée, vous grimpez des escaliers, et puis vous parvenez au « restaurant », une vaste
salle avec de grandes tables en bois et des clients survoltés, dans laquelle les serveuses et serveurs vous accueillent sans beaucoup de patience : « Poussez-vous », « Mais
enfin vous ne pouvez pas rester là, vous êtes dans le passage », « Oui, cette table », « Mais non pas maintenant, vous voyez bien que je n’ai pas nettoyé ! ». Ce qui
est formidable, dans ce lieu, vous vous dites, c’est qu’à moins d’être aveugle, le végétarien ne peut pas éviter, quelle que soit la direction où il choisit de porter son regard, un spectacle qui
va le débecter. Au plafond, en dessous du bar, toute une série de jambons suspendus. Sur les murs, partout, de tous les côtés, des affiches de corridas, certaines classiques, d’autres
humoristiques, où le taureau a l’air de bien rigoler avec son matador. Et puis, le clou, ce sont les têtes de taureau, les véritables têtes de taureau accrochées en plusieurs endroits. Rien que
de penser qu’une végétarienne, dégoulinante de sensiblerie, pourrait se trouver installée dessous, ça déclenche chez vous un rire hystérique.
A ce stade, la végétarienne est déjà indisposée. Mais elle pense encore qu’elle va pouvoir manger dans ce lieu, ah la
bonne blague ! C’est là où le menu arrive, un festival de cadavres en tout genre, quel bonheur, vous allez pouvoir vous baffrer de chair animale sans culpabilité, ça rattrapera l’exposition
de la Cité des Sciences. En entrée, foie gras bien entendu, planche de charcuterie, mais aussi, cœur de canard à la gersoise ! Ah, une attention touchante pour des végétariens neu-neu qui
auraient pu malgré tout s’installer à table sans comprendre qu'ils n'étaient pas les bienvenus : une omelette aux cèpes ! Ahahah, une omelette aux cèpes ! Heureusement, vous vous rendez
bien compte que ces bisounours anémiés et sous-protéinés ne pourront pas faire grand-chose avec la suite : au choix, entre autres, magret de canard, confit de canard aux cèpes, foie
gras de canard poêlé, ou bien marbré de bœuf au foie gras. Vous, qui n'êtes pas végétarien, Dieu merci, vous goinfrez, rotez, chantez fort des chansons du Sud Ouest où on mime les cornes du
taureau avec ses doigts au dessus de sa tête, en ingurgitant moult Ricard, marque qui sponsorise les corridas dans la région. Vous attrapez vos voisins de table par le cou, vous vous balancez à
gauche et à droite en chantant à tue-tête "C'est la fête au village". Une vraie fête de mecs, hein, pas de tapettes. Garantie 100% virile, 0% végétarienne.
Vous pouvez alors rentrer chez vous, rassasié, rasséréné, le bide plein de bière et de bidoche, et vous avez le
sentiment de leur avoir fait la nique, à ces sales… Bon, pas la peine de les renommer. Vous vous endormez d'un sommeil bien mérité, en songeant que vous êtes bien heureux d'avoir trouvé ce soir
la Pena Festayre sur votre chemin.
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Ce blog est né de mon envie de m'exprimer sur mes colères, mes réflexions, mes idées, mon envie d'un autre monde, dans le futur pour tous? Mais aussi ici et maintenant, pour celles et ceux qui le choisissent...
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